Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Douze artistes français d'aujourd'hui ont la parole

Ils sont douze, comme les signes du zodiaque, les mois, les apôtres ou les coups de minuit. Ce panel, pour reprendre le langage des sondages, représente les "Artistes" français. Après "Galeristes" (2010) et "Collectionneurs" (2012), déjà publiés chez Actes Sud, Anne Martin-Fugier s'attaque aux moteurs de la création "à l'époque de la mondialisation". S'il n'existe plus d'art français, au sens national du terme, comment se portent ceux qui peignent, sculptent, dessinent ou créent des installations entre Paris et sa très lointaine banlieue, la province? 

Pour ce faire, l'auteur a considéré toutes les générations, commençant par le cadet et finissant par un aîné qui n'est pas l'attendu Pierre Soulages. Connu par des dessins traditionnels très finis, Fabien Mérelle a 32 ans. François Morellet, qui manie aujourd'hui le néon, en compte 87. Une manière comme une autre de montrer que le champ d'action ne dépend pas des générations, mais des envies. Nous ne sommes plus au temps, pas si lointain, où la critique pensait que l'art devait connaître une évolution linéaire, un peu comme les animaux de Monsieur Darwin.

Des monologues

En pratiquant de la sorte, Anne Martin-Fugier opère des choix. Dans les 306 pages bien tassées d'"Artistes", le lecteur ne retrouvera donc pas Soulages. Il ne lira ni Christian Boltanski, ni Fabrice Hyber, ni Daniel Buren, ni Bernard Frize, ni Bernar (sans "d") Venet. La dame donne la parole à ceux qui l'ont moins souvent. Car il s'agit bien là d'une parole! Les douze chapitres constituent des monologues. Une manière pour l'historienne, qui a commencé par publier sur le XIXe siècle, de s'effacer. Les personnes interrogées s'adressent directement au lecteur. Elles sont là. Devant lui. 

Et que disent les douze artistes, dont un seul, Annette Messager, est une femme? Une certaine difficulté à exister. Tous sont conscient du retrait de la scène française depuis 1960. Nous ne sommes plus au temps où Pierre Matisse imposait Balthus ou Dubuffet à New York . "Ni Daniel Templon, ni Yvon Lambert, les soi-disant grands galeristes français, n'ont jamais pu faire passer outre-Atlantique quelque nom que ce soit", rappelle François Rouan. "En 2013, le Centre Pompidou n'a même pas réussi à faire circuler l'exposition Simon Hantaï. Personne n'en a voulu." 

Aucune envie d'exil

Alors, que faire? S'exiler? "Pour nous, la France est plombée", explique Philippe Mayaux. "Je vais faire une demande de résidence à Los Angeles. Il serait bon d'y passer quelques mois pour améliorer mon anglais, qui est lamentable." Los Angeles fascine davantage les Français en 2014 que New York, où la compétition se révélerait trop dure. "A L.A., il y a encore tout à faire." Et puis la ville dégage une "énergie" fascinante. N'empêche qu nul ne songe à émigrer. "Je n'ai pas les Etats-Unis comme fantasme de réussite", déclare Clément Bagot. 

En fait, les douze intervenants ne développent aucun fantasme. Ils ne se voient pas en stars, comme Jeff Koons ou Damien Hirst, qui mobilisent des équipes gigantesques. "J'ai un seul assistant", avoue Claude Lévêque. Tous restent en fait des individualistes. Des artisans. Ils utilisent des aides pour de gros projets. Mais ce n'est pas leur truc."Pour jouer dans la cour internationale, il faut s'en donner la peine et j'en suis incapable", avoue Ange Leccia. De son ami Laurent Grasso, qui se lance à New York et Miami, le Corse dit qu'il mène "une vie que je ne voudrais pour rien au monde."

En couple avec un galeriste 

Dans ces conditions, pas étonnant si les rapports des "Artistes" avec les "Galeristes" restent peu commerciaux. Il s'agit de relation de couple, avec fusion, adultère et dissolution. Le créateur part, non sans mauvaise conscience, avec un soutien plus puissant. Fabien Mérelle (que l'on peut voir à Genève chez Guy Bärtschi) a ainsi quitté Jean-Roch Dard, "que j'aime pourtant beaucoup", pour Bruno Praz-Delavallade et Edouard Malingue. "Il est essentiel de pouvoir être montré dans des foires, même si c'est comme la bande annonce d'un film." 

Pas étonnant dans ces conditions si nombre de personnes interrogées, même connues, vivotent. Après l'école et les chambres de bonne, quand il s'en trouve encore, il y a parfois un repli campagnard. Clément Bagot se maintient à Montreuil, banlieue en voie de gentrification, parce qu'il paie "pour un vieil atelier collectif 300 euros par mois." Morellet, qui donne l'interview le plus drôle et le plus vert du livre d'Anne Martin-Fugier, avait opéré son choix. Il a dirigé l'entreprise familiale de voitures d'enfants jusqu'en 1975. "J'étais très organisé. La journée, j'étais à l'usine. J'allais à mon atelier après 18 heures, les samedis, dimanches et jours de fête."

La haine des écoles 

Beaucoup d'autres sujets se retrouvent traités dans "Artistes". Les rapports étranges avec un pays où l'art local s'impose mal chez les particuliers, alors qu'il est mis sous couveuse par des fonds publics comme les FRAC, FRAM et autres FNAC. Les relations haineuses avec les écoles, dominées par les rescapés de 1968. Il a ainsi longtemps interdit d'y utiliser un pinceau. Réactionnaire! Philippe Cognée n'a pas de mots assez durs pour stigmatiser ses anciens enseignants, expressément nommés. Il n'a pas obtenu son diplôme de l'Ecole des beaux-art, où on lui a dit: "vous ne ferez jamais rien". Ce cogneur a tout de même réussi dans une France "à la fois arrogante et frileuse", après avoir vendu ses aquarelles l'été sur des marchés. 

Mais je vais arrêter là, même si je n'en ai pas envie. Il s'agit d'un livre sans images, certes, mais abondant, riche et bien pensé. Si vous ne n'achetez qu'un ouvrage de temps en temps sur l'art contemporain, prenez donc celui-là!

Pratique

"Artistes", d'Anne Martin-Fugier, aux Editions Actes Sud, 306 pages. Photo (DR): Un dessin, avec autoportrait, de Fabien Mérelle, le benjamin de la bande.

Prochaine chronique le samedi 12 avril. Le Grand Palais rappelle à Paris que l'empereur romain Auguste est mort il y a deux mille ans.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."