Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Dominique Cordellier fait le roman du peintre Michael Sweerts

Crédits: Museo Thyssen Bormenisza, Madrid

C'est l'une des redécouvertes récentes de la peinture ancienne. Avant 1907, rien n'avait été écrit sur Michel, ou Michael ou Michiel Sweerts (1618-1664). En 1968 encore, l'historien d'art Vitale Bloch en faisait une sorte de raté. Il faut dire que l'homme garde quelque chose de fuyant, pour ne pas dire de fugitif. Né à Bruxelles, Sweerts a vécu à Paris. A Rome. A Amsterdam. C'est dans cette ville protestante que cet être en quête d'absolu va entrer dans la Société des Missions, catholique et clandestine. Il ira avec elle en Orient, jusqu'au clash sur le chemin avec ses condisciples. Après avoir traversé la Perse et une partie de l'Asie, seul et en grande partie à pieds, l'artiste mourra à Goa, aux Indes portugaises. Fin d'un voyage qui a tout du «trip» des années 1960. 

Cette vie autodestructrice possède quelque chose de romanesque. Comment expliquer qu'un homme promis a une belle carrière quitte le concret pour des mirages? Conservateur en chef au Cabinet des dessins du Louvre, plutôt spécialisé dans le XVIe siècle français, de Jean Cousin à Luca Penni, Dominique Cordellier a pris le sujet à bras le corps pour une demi fiction. La vie de Sweerts se révèle bien documentée par rapport à celle de nombre ses ses confrères de l'époque. On ne sait par exemple rien de Matthias Stommer, à qui la critique moderne donne de nombreux tableaux caravagesques. Il fallait ici combler les lacunes et surtout donner vie, en montrant Sweerts de l'intérieur.

Des temps très lointains 

Il en sort un beau roman, «Le peintre disgracié», avec par-ci par-là des mots rares et précieux, dans la lointaine mouvance du «Terrasse à Rome» de Pascal Quignard, paru il y a déjà seize ans. Complexe et contradictoire, le Sweerts de Dominique Cordellier vit en des temps qui nous sont devenus en grande partie étrangers. A 28 ans, on a alors déjà vécu la moitié de sa vie. Il fait froid. Il fait souvent faim. Dieu se montre exigeant de ses créatures. L'amour se vit mal. Sweerts n'aura avec Madame de Saint-Sauveur qu'une furtive étreinte, par ailleurs habillée et chaste. Elle suffira à ce que ni lui, ni elle osent aller plus loin. Ils ne se reverront jamais. Reste alors à venir la lumière de l'Orient. La magie de la musique. Sweerts joue du luth. Et sa pauvreté recherchée annonce peut-être un Paradis. 

Ce court récit devrait donner envie de découvrir l’œuvr, étrange. A juste titre. Il se révèle en effet magnifique, même si les couleurs ont souvent foncé, faisant claquer les blancs un peu trop fort par contraste. Il y a là des têtes admirables. D'étranges descriptions d'ateliers. Des baigneurs nus dans le fleuve. Des combats de rue dans une Rome populaire. Grâce aux spécialistes, le catalogue s'allonge au fur et à mesure que monte l'intérêt pour cet artiste hors normes. Ces ajouts ne vont pas sans semer le doute. Où s'arrête Sweerts, auquel le Rijksmuseum d'Amsterdam, alors en pleins travaux de rénovation, a dédié une instructive rétrospective en 2002? Où commence-t-il? N'est-il pas, là aussi, en train de nous échapper?

Pratique

«Le peintre disgracié», de Dominique Cordelier, aux Editions Le Passage, 142 pages. Sortie le 12 janvier 2017.

Photo (DR): Le jeune homme enturbanné de Sweerts qui sert de couverture à «Le peintre disgracié».

Texte intercalaire.

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