Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Dino Risi raconte sa vie comme une comédie italienne

Nous sommes en 1958. La "loi Merlin" vient de passer. Elle n'enchante pas grand monde. Les bordels italiens ont quelques mois pour fermer, comme ont disparu avant eu ceux de France ou du Japon. Dino Risi est en tournage à Venise. Alberto Sordi, vedette du film, a l'idée de donner une fête. "C'est grâce à ces filles courageuses que j'ai pu éviter de me marier, c'est-à-dire d'installer chez moi une étrangère et de faire un fils dont je n'aurais jamais pu me débarrasser." 

Aussitôt dit, aussitôt fait. Une petite équipe se retrouve à "Il Dollaro", avec des bouteilles de champagne et des friandises. Un comte et un prince locaux sont eux aussi venus, en clients fidèles, soutenir de vieilles compagnes. La fête a lieu au milieu de pleurs. Puis c'est fini. "Dehors, il faisait un beau clair de lune. Dans la rue luisait le réverbère, avec sa lumière jaune. Nous cheminions sans rien dire, écoutant une voix espagnole chantant "Amado mio". Elle s'éloignait jusqu'au moment où elle s'éteignit..."

Au fil d'une mémoire capricieuse

Cette histoire et bien d'autres se voient racontées par Dino Risi dans ses mémoires. Ils paraissent en français avec dix ans de retard sous le titre de "Mes montres". Entre-temps, l'homme est mort nonagénaire en 2008. Il avait 87 ans quand il s'est attelé à la rédaction de ce livre, lui aussi composé de sketches. Pas d'autre fil conducteur ici que celui de la mémoire. Les époques se bousculent. Notons que, comme pour nombre de personnes âgées (on pense à l'admirable livre de souvenirs écrit par le réalisateur Raoul Walsh sous le titre d'"Un demi siècle à Hollywood"), les débuts restent vivaces. Une bonne moitié du livre évoque des faits antérieurs à la carrière cinématographique de Risi. 

Et c'est ainsi que le lecteur apprend des choses! Si Risi ne cite pas le nom d'un seul de ses films ou téléfilms (il en signa pourtant 83!), son public découvre que son père fut le médecin de la famille Mussolini avant son ascension au pouvoir. Mort très jeune, il laissait une veuve appauvrie. Mais la fratrie était là. Un oncle avait épousé une Genevoise. Un autre une Vaudoise. Entendons-nous. Vaudoise de religion. Dino put donc suivre ses classes normalement. Il était assis au même banc que Luciano Emmer, le futur réalisateur de "Riz amer". Dans une classe parallèle se trouvait Alberto Lattuada, qui deviendra l'ami et le collègue de toute une vie.

Un ex-psychiatre 

Deux miracles vont laisser en vie le jeune homme. Un lapin posé par une belle Milanaise dans un café chic l'en fait sortit prématurément. Le lieu est détruit quelques minutes plus tard par une bombe alliée. Une providentielle jaunisse l'empêche de se voir envoyé sur le front russe, dont seul le vingt pour-cent des soldats italiens reviendra. Risi réussit à passer en Suisse, avec un certain Giorgio Strehler. Interné, il peut néanmoins reprendre des études à l'Université de Genève. Médecine. Psychiatrie. Il est en compagnie de Franco Brusati, qui réalisera un jour "Pain et chocolat". Le récit des cours, donné dans "Mes monstres", tient de la comédie italienne. 

A cette récréation succède la recréation d'une Italie en ruines. La notoriété arrive en 1955 avec "Le signe de Vénus", première collaboration avec Sophia Loren. Une dame dont il reste peu question dans le livre. La célébrité vient en 1962 grâce au "Fanfaron". Un chef-d’œuvre interprété par Vittorio Gassman, dont Risi dit surtout qu'il était alcoolique et dépressif. Notons au passage que l'auteur n'aime plus trop ses films. Il n'accepte sous aucun prétexte de les revoir. Et pourtant, quelle carrière, une fois élagués les quelques titres alimentaires...

Avec Anita Ekberg 

Risi préfère parler de ses amis, les scénaristes. Revenir sur sa mère et sur sa femme, une Grisonne rencontrée pendant la guerre. Raconter une Italie truculente qui s'en est allée avec le boom économique, les années de plomb qui ont suivi 1968 et l'aplatissement berlusconien. Il reste peu de place pour les acteurs, souvent décevants à part Alberto Sordi. Quelques pages sont néanmoins réservées à Anita Ekberg, avec qui Dino a eu une liaison en 1961. Nous sommes sur un bateau à moteur piloté à une vitesse folle par la Suédoise de choc. Il passe devant un énorme pétrolier, venu de Malmö. Anita se met toute nue. "C'est ma ville, tu sais. Je dois bien ça à ces pauvres petits."

Pratique 

"Mes monstres", de Dino Risi, traduit par Béatrice Vierne, aux Editions de Fallois et L'Age d'Homme, 253 pages. Photo (DR): Tournage de "La femme du prêtre" en 1970. Dino Risi entre Marcello Mastroianni et Sophia Loren.

Prochaine chronique le dimanche 23 février. Le Locle fait la fête dimanche pour la réouverture de son Musée des beaux-arts. Une transformation réussie.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."