Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Dans la forêt de Patrick Mauriès

«Avouons-le: ce livre n'a ni début, ni fin. Pas de forme bien arrêtée non plus.» Rien là que de très normal, finalement. Trente-neuvième ouvrage de Patrick Mauriès, «Fragments d'une forêt» répond aux règles d'un genre aujourd'hui oublié. Idée d'un monde touffu, sombre et parfois impénétrable, la «forêt» désignait au seuil le l'âge moderne (comprenez par là le XVIIe siècle) un recueil composé de notes diverses. «Une collection de fragments et de faits récupérés chez les uns pour être proposés aux autres.» Avec ce que cela suppose chez l'auteur, comme chez les lecteurs, de connaissances et d'érudition. 

Cela signifie-t-il que les sentiers tracés par Patrick Mauriès entre les arbres du savoir se veulent obscurs? Absolument pas! Le langage reste clair. Le ton aimable. Les thèmes abordables. L'écrivain défend à son accoutumée les auteurs méconnus, les arts dits mineurs, les sujets supposés superficiels. Avec lui, il n'existe pas de ces hiérarchies qui subsistent en dépit de la démocratisation proclamée des lettres. Tout possède la même valeur, à qualité égale. Il existe, selon lui, de fort médiocres «têtes molles» (Malraux, Aragon, Breton...) et d'excellents décorateurs de théâtre.

Le temps figé 

Au fil des pages, poussé comme une balle dans un flipper, le lecteur passer ainsi d'auteurs latins, connus des seuls initiés, à l'animatrice de TV italienne Wanna Marchi, et de l'architecte tessinois Tommaso Buzzi aux couvertures rutilantes de «Vogue» et de «Vanity Fair». L'abeille butine où elle veut de quoi faire son miel. Il y a donc des pages sur les backrooms gays parisiennes des années 1980 entre les souvenirs sur l'historien d'art Federico Zeri («un centaure») et des considérations élevées sur la peinture anglaise du XXe siècle. Pourquoi pas? Après tout, un potin hollywoodien intéressait autant le grand Zeri lui-même que la découverte d'un nouveau Botticelli... 

Pour cet amoureux du passé que reste Mauriès, c'est cependant le temps faisant tout disparaître (aidé en cela par les hommes!) qui reste le grand sujet. L'auteur analyse ainsi une photo de Méliès âgé, alors que le cinéaste a tout perdu. Il s'indigne que les Anglais balaient sans états d'âme les plus beaux décors de leurs hôtels et boutiques, fussent-ils signés par Oliver Messel. Les Parisiens qui démolissent les établissements du vieux Pigalle le fâchent. Pour lui, le temps ne devrait pas se voir retrouvé, comme chez Proust, mais soigneusement figé. Les nouveaux venus sont toujours des barbares. 

On reconnaît là celui qui fonda à 29 ans, en 1982, la revue «Le Promeneur», devenue maison d'édition en 1988. Le nom constitue en lui-même un programme. Mauriès flâne, musarde, ce qui lui donne le temps de regarder. Il trouve aussi celui de lire et d'écrire. Mais comment fait-il, d'autant plus que cette première forêt devrait se voir suivie d'autres? Son surtitre est en effet «Disparates, 1».

Pratique

«Fragments d'une forêt», de Patrick Mauriès, aux Editions Bernard Grasset, 231 pages.  Sur la photo, Patrick Mauriès (Louis Monier)

Prochaine chronique le lundi 8 juillet. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne se penche sur son XVIIIe.

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