Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Dans l'obscène avec "Les amours des dieux"

L'ouvrage a paru en 1798 «A la nouvelle Cythère», ce qui en dit long. L'île grecque passait au XVIIIe siècle pour celle de tous les plaisirs. «Les amours des dieux» de Simon-Célestin Croze-Magnan, qui ressort aujourd'hui avec la caution intellectuelle (sinon morale) de la Fondation Martin Bodmer, s'intéresse cependant surtout aux joies de la chair. Il s'agit d'un «recueil de positions érotiques». Notons en passant que certaines d'entre elles, liées à Hercule, Achille ou Bacchus, exigent un certain entraînement, doublé d'une endurance certaine. On n'a rien sans rien. 

Invisible, mais célèbre, cet ouvrage livré à l'origine sous des noms fictifs d'auteur et d'illustrateur (le peintre Agostino Carracci n'est ici pour rien!) ne pouvait se passer d'une préface savante. Il s'inscrit dans la collection «Sources», coéditée par la Fondation Bodmer de Cologny et les Presses universitaires de France. Professeur d'histoire de l'art à l'Université de Genève, Jan Blanc s'est chargé de situer cette publication au sein de la littérature libertine, faite de culture raffinée et de crudité obscène. Un habile mélange des contraires. Le chaud et le froid. 

Comment vous êtes-vous retrouvé embarqué, Jan Blanc, dans cette aventure éditoriale?
J'ai été contacté par Michel Jeanneret, qui dirige avec Nicolas Ducimetière cette collection créée en 2007. La série a pour vocation de diffuser des ouvrages rares, tirés des collections de la Fondation ou de la bibliothèque privée du genevois Jean Bonna. Très soignés dans leur confection, les livres sont vendus à un prix raisonnable. Je me sens triste de penser que «Les amours des dieux» risque de constituer l'un des derniers volumes de cette entreprise. Je suis en revanche heureux d'avoir ainsi pu collaborer avec Michel Jeanneret, qui incarne pour moi le gai savoir. 

S'agit-il là d'un ouvrage véritablement rare?
Oui et non. L'«enfer» de la Bibliothèque nationale, à Paris en contient plusieurs exemplaires. Cet «enfer» est aujourd'hui devenu plus accessible. 

L'ouvrage a-t-il été publié en 1798 sous le manteau, ou a-t-il bénéficié du court relâchement de la censure à la fin du XVIIIe siècle?
Il a clairement paru sous le manteau. Les faux noms et l'adresse imaginaire le prouvent. Il fallait reconstituer son histoire, montrer le cadre dans lequel il a été produit. Cela supposait de traiter le texte et les images de manière sérieuse et non pas, si je puis m'exprimer ainsi, par dessus la jambe. La chose supposait, par exemple, de faire traduire les nombreux textes en latin ou en italien. Ils donnent l'arrière-plan culturel dans lequel baigne l'ouvrage. Pour ce qui était des gravures, je devais rendre compte de leur caractère répétitif. Il y a bien là une mécanique érotique supposée exciter le lecteur. 

«Les amours de dieux» s'adresse donc à un public lettré.
Absolument! Le lecteur doit connaître le latin et parler l'italien s'il veut comprendre tout le sel des citations, qui contiennent l'essentiel des obscénités. Le savoir ne se voit pas ici dissocié du plaisir. Bien au contraire. Il se révèle en effet indispensable pour arriver à une réelle complicité, une connivence, avec l'auteur. 

Le livre ne se place-t-il pas ainsi dans une tradition de publications de luxe illustrées hors commerce qui fleurira jusque dans les années 1950, à l'intention d'avocats ou de notaires bon vivants?
Je dirais que le genre s'est maintenu jusqu'à Jean-Jacques Pauvert, éditeur, commentateur et écrivain. Il existe jusque là une continuité dans l'obscène. Je dis bien obscène, et non pas érotique. Les bornes se voient constamment dépassées ici, surtout dans les extraits en langue étrangère. C'est très osé, mais je tiens à le dire sans avoir aucun rapport avec le registre sadien, ou sadique. 

Comment définiriez-vous le livre? Comme un manuel?
Oui. C'est ce qui lui donne son côté moderne. L'auteur donne au lecteur des modèles, qui sont ici des dieux. Il l'invite à adopter leur mode de vivre et de copuler. Il y a là un éloge du corps sexué. L'idée défendue se révèle très matérialiste, contredisant ainsi des siècles de christianisme. En ce sens, il s'agit bien d'un produit du Siècle des Lumières. La chose se reflète jusque dans les estampes. On les juge volontiers froides. Je les vois comme des créations à mi-chemin entre l'art et la planche anatomique. 

Faut-il prendre «les amours des dieux au sérieux»?
Oui et non. C'est aussi un livre drôle. Certains passages me paraissent vraiment comiques. Ils comportent une ironie voltairienne. C'est ce qui rend l'ouvrage plein de vitalité. On met en avant ce corps, que la pornographie actuelle tend à annihiler. Or sans corps, pas de civilisation.

Pratique

«Les amours des dieux», de Simon-Célestin Croze-Magnan, illustré par Jacques-Joseph Coiny, préface moderne de Jan Blanc. Coédité par les PUF et la Fondation Martin Bodmer, 200 pages.

Photo (Gravure de Jacques-Joseph Coiny): Bacchus et Ariane (fragment).

Ce texte s'accompagne d'un autre, plus court, sur la série "Voltaire mène l'enquête". Il se trouve juste en dessous dans le déroulé.

Prochaine chronique le lundi 16 mars. Cinéma. Au Kunsthistorisches Museum de Vienne avec "Le grand musée".

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."