Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Daniel Divorne et le Centre de gravure contemporaine genevois

Crédits: Ariane Laroux

La mémoire se perd vite. Il s'agit de la fixer pendant qu'il reste temps. C'est ce que le lecteur se dit en sortant du livre sur Daniel Divorne, qu'a publié Ariane Laroux à L'Age d'Homme. Il s'agit d'une sorte d'album. Il se voit comme de juste dédié à au fondateur du Centre genevois de gravure contemporaine de Genève. Une aventure à  mon avis un peu en panne, même si celui-ci s'est séparé en deux il y a trente-trois ans. Il y a d'un côté le Centre d'Edition contemporaine, aujourd'hui installé rue des Rois. De l'autre le Centre lui-même, devenu GE Grave ou l'Atelier genevois de gravure, «les Ateliers utilisant les trois noms suivant les circonstances.» Avouez qu'il y a là de quoi perdre son latin. Pour tout dire je ne suis pas sûr d'avoir compris. 

Œuvre pie, Ariane Laroux ayant été mariée à Daniel Divorne, l'ouvrage s'adresse aux «insiders». Il faut avoir les clefs pour entrer dans des pages racontant une aventure pourtant passionnante. Le récit est conduit par plusieurs voix, la principale restant celle de Divorne, mort en 2003 (1). L'auteure a utilisé pour cela de vieux enregistrements. Elle connaissait en plus le narrateur... Né en 1934, celui-ci commence par lui raconter son passage aux Arts décoratifs, englobés plus tard par l'ESAV, puis par la HEAD. C'est là que son professeur André-François Raphoz (c'est moi qui ai dû retrouver le prénom, absent du livre!) inculque au débutant «le virus de la beauté de la matière». Viennent ensuite le passage à Karlsruhe auprès de l'ex-expressionniste Erich Heckel et les boulots alimentaires, alors faciles à trouver. Divorne peut ainsi relater la vente de clichés anciens chez Nicolas Rauch à Genève en 1961. «La première vente mondiale de photos.»

Animer le Cabinet des Estampes 

Divorne passe ensuite à la gravure. On pouvait à l'époque faire imprimer des lithographies au Bourg-de-Four. Divorne tirera ensuite lui-même à Neuchâtel, notamment des planches de Mario Prassinos (là aussi le prénom manque). D'autres rencontres suivront. L'aventure imprévue du Centre débutera en 1965-1966. «Le point de départ a été la présence en Ville de Genève d'un conseiller administratif qui se trouvait être intelligent.» Il s'agit de Pierre Bouffard, par ailleurs directeur du Musée d'art et d'histoire et éditeur. Bouffard demandera à Divorne d'«animer un peu» le Cabinet des estampes «qui était alors un sorte de merveilleux grenier poussiéreux.» Il formera équipe avec Charles Goerg, qui reste pour beaucoup celui qui a introduit l'art contemporain à Genève. Le succès d'une «Quinzaine» va donner l'idée d'une pérennisation par un Centre à installer au 17, rue de Malagnou. A côté de la villa où se trouvera plus tard le Musée de l'horlogerie et de l'émaillerie. 

Tout en anecdotes, avec peu de fais précis et encore moins de dates, ce livre illustré raconte ensuite des histoires allant jusqu'en 1985. Il y a les travaux exécutés pour le compte du volcanique galeriste Jan Krugier. Avant tout le passage sous presse des innombrables estampes de son poulain Jorge Castillo. Les visites d'Antonio Saura, qui avait un pied à Genève. Le stage d'un inconnu nommé Tom Krens, futur directeur de la galaxie Guggenheim de New York, Venise et Bilbao. La visite de Max Ernst. Le séjour genevois de Bram Van Velde, qui vivait avec la sœur de la Madame Jan Krugier de l'époque. Les expositions à Bel Air au temps où le «psy» superstar Julian de Ajiuriaguerra avait fait de cet asile psychiatrique un lieu très mondain. L'histoire incroyable (Divorne et lui s'étaient retrouvés sur la même ligne de téléphone) de la subvention au Centre assurée par le footballeur Rachid Mekhloufi. Le passage tonitruant du Living Theatre à Genève. Ariane Laroux reste hors-champ. Elle n'épousera Divorne qu'en 1984. Un an avant qu'il quitte le Centre.

Un monde perdu 

Toutes ces histoires ont donc entre trente et quarante ans. Le lecteur les croirait pourtant volontiers plus anciennes, tant le monde décrit dans le livre a changé. La ville a passé d'une culture pauvre et marginale à une autre clinquante et sans doute trop riche. Les artisans ont disparu. La création s'est retrouvée étouffée sous la paperasse. L'administration a tout bouffé, de l'espace aux énergies. Genève donne l'impression de s'être refroidie. D'avoir glissé dans un anonymat de luxe. Les fortes personnalités ont disparu. L'ouvrage d'Ariane Laroux, qui a interrogé pour complément d'information d'autres personnes, de John Armleder à Philippe Barde en passant par Marianne Poniatowska, suinte la nostalgie. 

Pour être lisible, ce bouquin conçu sur un aussi long temps aurait cependant eu besoin d'un véritable éditeur. Tel qu'il se présente, il tient du brouillon. Le texte manque non seulement de renseignements précis, mais d'une cohérence. D'une construction. Le lecteur ne faisant pas partie des intimes se retrouve ici largué aux milieu de ces souvenirs qui ne sont pas les siens. Le principal mérite du livre demeure de laisser une trace écrite. C'est bien. Mais cela aurait pu se révéler nettement mieux. 

(1) La mention du décès aurait dû figurer dans la biographie!

Pratique

«Daniel Divorne, La gravure contemporaine», d'Ariane Laroux aux Editions L'Age d'Homme, 272 pages. Le Musée Ariana proposera le dimanche 28 janvier à 15 heures une table ronde sur le livre. Entrée gratuite.

Photo (Ariane Laroux): Un portrait de Daniel Divorme par Ariane.

Prohaine chronique le lundi 15 janvier. La Maison d'ailleurs d'Yverdon tourne autour de "Star Wars".

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