Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Daniel de Roulet envoie une lettre personnelle à Ferdinand Hodler

Crédits: DR

Le destinataire ne lira jamais la lettre, mais peu importe. Celle-ci constitue ici un genre littéraire. Afin de marquer les cent ans de la mort de Ferdinand Hodler, l'écrivain Daniel de Roulet lui adresse une longue épître, méditée durant un quart de siècle. Dans «Quand vos nuits se morcellent», il parle au peintre des centaines de peintures et de dessins que lui a inspiré, entre l'été 1914 et janvier 1915, l'agonie de sa maîtresse Valentine Godé-Darel. Une femme qu'il allait régulièrement voir, après avoir pris le train pour Vevey. C'est là que la malade, qui venait de lui donner une petite fille, résidait après avoir ouvert une pension de famille. Elle n'était ordinairement plus son modèle. Les amants ont connu plusieurs brouilles. Hodler était un chaud lapin. Valentine avait son caractère. 

Romancier mais aussi auteur de reportages, Daniel de Roulet va et vient dans cette histoire, où il s'introduit au passage. C'est Hodler, Valentine et moi. Le Romand explique ainsi au peintre pourquoi il aime certaines de ces œuvres et d'autres pas. Révélé dans les années 1970, le cycle de Valentine, le touche particulièrement, alors que les grandes fresques retraçant l'histoire suisse le rebutent et l'inquiètent. N'y aurait-il pas du nationalisme là-dessous? Nous restons toujours, avec Daniel de Roulet, dans le politiquement correct d'une gauche bien pensante. Avec cet homme par ailleurs charmant, il y a en général peu de surprises. Tout respire le bien (1).

La collection de M. B. 

Le chapitre «Votre biographe» se voit ainsi consacré à Hans Mühlestein, qui a écrit une «vie» parue en 1914. Il rappelle au passage que l'homme a été condamné en Suisse pour avoir appelé à se battre en 1936 aux côtés des Républicains espagnols. Un autre chapitre pourfend, sans la nommer, la «Neue Zürcher Zeitung». Un troisième s'attaque à «La collection de M.B.» Il s'agit bien sûr de Christoph Blocher, dont j'ai vu les tableaux il y a quelques années à Winterthour. Un choix frileux et conformiste. Mais quel autre conseiller fédéral, de gauche comme de droite, s'est par ailleurs intéressé à la peinture suisse? Voilà qui pose tout de même un problème... 

Assez mince, bien écrit et bien conduit, le livre se voit comme il se doit publié par les éditions Zoé, qui restent elles aussi toujours dans les clous. Chez elles, jamais rien de déviant par rapport à ce qu'il faut dire et faire aujourd'hui quand on a une vraie conscience. Et cela sans risquer de perdre ses subventions. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. De plus le cycle de Valentine est réellement admirable, même si je me permets de bien aimer le «Guillaume Tell» ou «Le bûcheron». Après tout, la peinture, ce ne sont pas que des histoires qu'on nous raconte. Le talent, qui transfigure chaque chose, joue tout de même un grand rôle. 

(1) Ah si! J'oubliais. J'ai bien aimé que Daniel de Roulet taille un costard à «Mme B.» Elisabeth Bronfen, une Zurichoise, avait écrit en 1992 que Hodler avait instrumentalisé et exploité la mort de Valentine pour parler en fait de lui. Voyeurisme et négation du corps de la femme. Que voulez-vous? Les universités regorgent de sots prétentieux et bavards...

Pratique

«Quand vos nuits se morcellent, Lettre à Ferdinand Hodler», de Daniel de Roulet aux Editions Zoé, 125 pages.

Photo (DR): L'une des dernières créations inspirées par Valentine, le 26 janvier 1915. Elle vient de mourir.

Texte intercalaire.

 

 

 

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