Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE D'HISTOIRE / La peur de mourir à 63 ans

Exactitude calvinienne oblige, l'homme arrive au rendez-vous à la minute près. Max Engammare est l'auteur de "L'ordre du temps, L'invention de la ponctualité au XVIe siècle" (2004). Un ouvrage historique qui a connu un écho jusque sur la scène genevoise. Il s'agit aussi de l'éditeur, un peu soucieux, de la Librairie Droz, spécialisée dans les ouvrages d'érudition sur la Renaissance. "En dix ans, comme pour bien des maisons, nos tirages et nos ventes ont diminué de 50 pour-cent." C'est pourquoi Droz lance en cette fin d'année sa "Jean Calvin database". "Elle comprendra plus de 100.000 pages que nous avons publiées avec un appareil critique depuis 1960."

Mais, pour l'instant, le Genevois d'adoption en reste encore à "Soixante-trois". Un livre sur "l'année climactérique". La grande peur des hommes (et sans doute des femmes) il y a 500 ans était de disparaître à 63 ans. La multiplication 9 fois 7 apparaissait fatale à une époque où l'on mourait plus jeune qu'aujourd'hui. Pour corroborer le propos, Max Engammare rappelle que Serge Gainsbourg est décédé, en fort mauvais état, dans sa soixante-troisième année...

Max Engammare, que signifient ces nombres 7 et 9?
Ils ont vite été liés à des concepts. Le rythme septénaire est celui du corps. Le 9, qui lui fait pendant, se rattache à l'esprit. La première mention d'un effet multiplicateur se retrouve chez Pline l'Ancien, un auteur latin du Ier siècle. Notons qu'il en restait à 9 fois 6. Il existait ainsi pour lui une "année climactérique", périlleuse, fixée à 54 ans. Elle a passé chez les auteurs suivants à 63 ans pour inclure le fameux 7. On entrait en danger le jour de son 62e anniversaire. On n'était sauf qu'en fêtant ses 64 ans. Une belle illusion.... A 64 ans, la plupart des hommes de l'Antiquité étaient déjà morts, et souvent depuis longtemps...

D'où vient ce goût des nombres?
D'un besoin de symbolique. Les nombres donnent des signes divins. Le microcosme reçoit grâce à eux des informations, venues du macrocosme. Il y a aussi des données pratiques. Le 7 et le 12 ont été élus, de manière artificielle, afin de créer la semaine et les mois. Des découpages qui ne possèdent pas l'évidence du jour et de la nuit. Les Anciens possédaient aussi la décade de dix jours et le découpage par année olympiques. Un monde stable, et donc rassurant, se voyait ainsi créé.

Mais revenons à l'année climactérique.
Le premier à en parler, avec le chiffre de 63 ans, est l'empereur Auguste, dont on célébrera en 2014 les 2000 ans du décès. A 62 ans, il écrit qu'il vient d'entrer dans une année critique. Une idée reprise par quantité d'auteurs, que je cite. Le plus connu, pour autant que le public sache encore de qui il s'agit, est Aulu Gelle. L'être humain entre alors dans sa dernière décennie, même si les Grecs avaient déjà imaginé une limite théorique de la vie à 120 ans.

Au Moyen Age, plus rien.
Silence total. Les multiples de 7 et de 9 ne constituent pas des chiffres bibliques obsessionnels. Les grands nombres seraient plutôt trois comme la Trinité, dix à l'instar des Commandements, ou douze à l'image des apôtres.

Comment l'idée revient-elle en force?
C'est Pétrarque, imbibé de culture latine, qui remet l'année climactérique à l'honneur en 1366. Il écrit à son cadet Boccace pour dire sa peur. Notez qu'il survivra. Il parlera ensuite d'histoires de bonnes femmes. Le "syndrome de Pétrarque" n'en fera pas moins tache d'huile à partir des écrits de Marcile Ficin, au XVe siècle. Une réflexion répétitive commence alors, sur un mode chrétien. A Genève, Théodore de Bèze verra ainsi un échelon de l'échelle le rapprochant de Dieu. Lui non plus ne s'en ira pas, puisqu'il deviendra octogénaire. Il sourira ensuite de sa peur, ce qui ne l'empêchera pas de s'inquiéter de nouveau à 70 ans. Tout va par sept...

Ne serait-ce pas là le côté sombre de la Renaissance?
Mais la Renaissance est sombre! Pensez que le XVIe siècle est celui des guerres de religion, de la chasse aux sorcières, des alchimistes et des astrologues. Nostradamus reflète bien l'esprit du temps.

Au XVIIe siècle, tout s'efface.
Pas tout à fait! En 1647 paraît à Leyde, en Hollande, un livre de mille pages en latin sur le sujet, que j'ai lu, en sautant bien sûr quelques passages. Mais effectivement, il s'agit là d'un ouvrage écrit dans une perspective historique. Les mentalités ont changé. Assez vite. Nous sommes au moment où la peur des sorciers s'évanouit. On va cesser de les brûler. Le monde se veut plus rationnel, du moins officiellement.

Vous avez choisi de donner un ouvrage très érudit...
...qui ne compte tout de même pas 1000 pages! J'avoue éprouver de la peine à vulgariser. Un éditeur français m'a d'ailleurs refusé ce manuscrit pour cette raison. Cela tient à ma formation. Pour mon professeur Pierre Fraenkel, le moindre élément devait se trouvé étayé. Le reste était pour lui du vent. J'ai fait en plus ma thèse en Allemagne, ce qui incite au sérieux.

Mais ce type d'érudition, appuyée sur des auteurs antiques, n'est-il pas en voie de disparition?
C'est vrai. Le latin et le grec se portent mal. Mais il y a des gens pour résister. Je vais bientôt à un colloque sur la traduction en latin à la Renaissance. Je présenterai là une conférence sur la manière de traduire de l'hébreu eu latin durant les XVe et XVIe siècles.

Et vous parlez l'hébreu?
Parler non. Mais je le lis bien. Du moins l'hébreu biblique. Et un peu rabbinique.

Pratique

"Soixante-trois, La peur de la grande année climactérique à la Renaissance", de Max Engammare, aux Editions Droz, 245 pages. Photo (DR): la couverture du livre.

Prochaine chronique le jeudi 21 novembre. Petit tour dans les galeries genevoises, de Magnelli à Chambon.

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