Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Comment visiter un musée" va vous décomplexer

«Comment visiter un musée et aimer ça», dit le titre du livre. Notez bien l'absence de point d'interrogation. La question est apparemment résolue. Le sous-titre comporte juste une injonction. «Arrêtez d'errer et agissez!» Autrement dit, prenez votre destin d'amateur d'art en mains. L'auteur, Johan Idema, ne s'intéresse en effet qu'aux institutions vouées à la peinture ou à la sculpture. Vous ne saurez pas avec lui comment regarder la girafe empaillée ou de quelle manière embrasser du regard, mais du regard seulement, les modes froufroutantes du passé. 

Salué comme une réussite par Wim Pijbes, le directeur du Rijksmuseum d'Amsterdam (enfin rouvert en 2013 après dix ans de travaux), l'ouvrage fait en trente-deux courts points le tour du problème. Il s'agit pour le néophyte de surmonter ses appréhensions et ses peurs. Il est ici chez lui. L'homme, ou la femme, ne doit se laisser démonter ni par le regard des gardiens, ni par des étiquettes incompréhensibles, ni par des œuvres pouvant au premier abord le choquer. Tout s’apprivoise. Il (ou elle) peut ainsi apprendre à aimer le paysage, la nature morte ou ces portraits qui lui permettent enfin de dévisager sans impolitesse des inconnus.

Manger et échanger 

Les enfants sont non seulement les bienvenus selon l'auteur. Ils constituent aussi d'excellents guides. Eux au moins ne souffrent pas d'inhibitions. Mais chacun, quel que soit son âge, doit se trouver ses chefs-d’œuvre et ses réponses à ce qui devient toujours plus LE problème: «mais est-ce de l'art?» La désinhibition autorise ensuite la faim. Oui, il est bon de pouvoir manger ici, à un prix abordable, ne serait-ce que pour couper sa visite. Le musée constitue par ailleurs un lieu d'échanges. «Il peut devenir un lieu de rendez-vous idéal pour retrouver un ami et avoir une conversation profonde sur l'existence à partir de ce qui est exposé.» Bigre! Voilà qui nous changerait des propos de certains visiteurs... 

Sorti pour la première fois aux Pays-Bas il y a quelques mois, «Comment visiter un musée» reste un petit ouvrage, à la présentation très graphique. Il n'en pose pas moins des interrogations qui semblent aujourd’hui échapper à bien des directeurs bourrés de diplômes jusqu'à la gueule. Oui, il devrait y avoir davantage de sièges dans les salles. On voit nettement mieux assis. On lit par ailleurs mal debout. Effectivement, les cartels restent souvent mal conçus. Soit trop lapidaires (le titre, l'auteur, l'année), soit au contraire verbeux jusqu'à la folie. Le langage pseudo-universitaire n'a rien à faire ici. Le visiteur ne doit pas être snobé, pour ne pas dire humilié (1). Neil McGregor, en charge de la National Gallery de Londres, faisait lire les étiquettes par le personnel avant qu'elles ne soient apposés aux cimaises.

Non au blanc hôpital

Je suis par ailleurs d'accord avec Johan Idema quand il commence son livre en disant toute sa lassitude des «white cubes» aseptisés, évoquant davantage l'hôpital que la galerie d'art. Il suffit de voir combien Orsay, à Paris, a gagné en convivialité en mettant la peinture impressionniste sur des fonds colorés. Je penser aussi que la peinture ne s'arrête pas à la toile. L'encadrement choisi contribue à l'indispensable mise en scène. La nature conserve ses droits. J'avoue, comme l'auteur, mal supporter les institutions dépourvues de fenêtres, ouvertes (même si elles restent en fait fermées) sur l'extérieur. Le public doit pouvoir se repérer géographiquement. 

Il me semble également logique que chacun puisse faire ses photos. Il suffit d’ennuyer le moins d'autres visiteurs possible. Ceci ne retire rien à l'importance de la boutique. Un magasin bien pensé, bien tenu, où il n'en faut ni trop, ni trop peu. Entre le comptoir riquiqui des musées à l'ancienne et l'espèce de grand magasin polluant aujourd'hui les institutions anglo-saxonnes (le «shop»), il y a place pour un juste milieu. Dommage que la librairie cède aujourd'hui si souvent la meilleure place à une détestable gadgeterie... Il demeure heureusement des exceptions, comme le Palais de Tokyo parisien.

A chacun ses choix 

Joli petit objet, «Comment visiter un musée» ne casse pas trois pattes à un canard, mais telle n'est pas son ambition. Il s'agit pour Idema de rappeler aux institutions des règles simples, qu'elles peinent à suivre alors même qu'elles se focalisent sur le nombre de visiteurs annuels. Elle incitent ces derniers à faire non pas l'école buissonnière, mais à suivre le chemin des écoliers. Le leur. Chacun doit se sentir bien dans «son» musée. Le mieux, cela reste finalement de se l'approprier selon ses goûts. On a parfaitement le droit de parcourir le Louvre sans faire sa révérence à «La Joconde».

(1) Je me souviens ainsi de la rétrospective Géricault, montée jadis par l'inénarrable Régis Michel au Grand Palais. Il y avait une chose dont le peintre était à la fois le paradigme et la synecdoque. "Ben merde, cette fois, cela fait deux mots que ne comprends pas dans la même phrase", s'était exclamée une visiteuse juste devant moi.

Pratique 

«Comment visiter un musée, Et aimer ça», de Johan Idema, aux Editiond Eyrolles, pages non numérotées. Il doit y en avoir environ 120. Photo (AFP): Deux visiteurs dans un musée de Vienne. Tout un chapitre est voué à la manière d'aborder le nu, qui recommence à choquer.

Prochaine chronique le dimanche 16 août. La Fondation Jan Michalski, à Montricher, montre Gustave Roud, poète et photographe.

 

 

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