Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Comment devenir célèbre entre 1750 et 1850

Notre époque lui voue un culte. Elle en a même fait une religion. La célébrité constitue pourtant une idée récente. Le mot avait jadis un autre sens. Il s'agissait d'une solennité ou d'une pompe (funèbre ou non). Il faudra attendre 1636, si j'en crois mon ami le "Petit Robert", pour que l'acception devienne celle de "réputation s'étendant au loin". 

Antoine Lilti ne remonte pas aussi haut avec son livre "Figures publiques". Pour lui, "l'invention de la célébrité" date des années 1850 à 1850. Un système se met alors en place, permis par la démocratisation de la gravure, puis de la photo. La presse y contribue avec le pamphlet, suivi du journal. Tout est en place pour pouvoir devenir connu de tous. Plus besoin de contacts directs. Les Parisiens parlent de Jean-Jacques Rousseau sans en avoir lu une ligne. Sarah Bernhardt, sur laquelle se ferme l'ouvrage, est plus renommée que la baleine blanche de "Moby Dick". Tout le monde voit qui c'est, de la Scandinavie à la Terre de feu. Dans ce cas, soyons justes. D'innombrables Terriens ont applaudi la tragédienne, dont les "World Tours" anticipaient ceux de Madonna.

Un univers hétéroclite

"People" de naguère, les célébrités forment un univers par définition hétéroclite. Antoine Lilti commence ainsi son récit en 1778. Paris voit simultanément le sacre de Voltaire, couronné sur une scène de théâtre, et le succès insensé d'un cabotin nommé Volange. Ce dernier triomphe dans le rôle de Jeannot, protagoniste de pièces qui sembleraient vulgaires même aux programmateurs de M6. Normal! Bien avant que le philosophe Guy Debord lui donne son nom en 1967, la "société du spectacle" était née. Elle se doit de créer des vedettes éphémères. Il s'agit aussi d'une "société de consommation", comme on dira en Mai 68. 

Ecrit par un "dix-huitiémiste", autrement pas un spécialiste du XVIIIe siècle, "Figures publiques" s'attarde sur les décennies 1750-1800, de Marie-Antoinette à Benjamin Franklin. Le volume sait cependant descendre le cours du temps, ce qui permet de retrouver aussi bien l'acteur Talma que l'auteur Chateaubriand. Un poseur de premier ordre. "Monsieur de Chateaubriand est dévoré par le démon de la publicité" écrivait Jaucourt à Talleyrand en 1815. On voit que Bernard Henry-Lévy a de qui tenir. Dans le domine musical, Franz Liszt se mettra, si j'ose dire, au diapason. On parlera vite, en voyant ses groupies, de "lisztomania".

Prolongements contemporains 

Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Antoine Lilti garde un ton très sérieux dans cet ouvrage pourtant destiné au grand public. Il aurait sans doute fallu plus de légèreté et moins de pages. N'empêche qu'il s'agit d'un beau sujet, aux prolongements contemporains indiscutables. De "Figures publiques à "Voici", "Oops" ou "Closer", il n'y a qu'un pas. Un pas de travers, je le crains.

Pratique 

"Figures publiques, L'invention de la célébrité, 1750-1850", d'Antoine Lilti, aux Editions Fayard, 430 pages. Photo (Sandny): Sarah Bernhardt photographiée à New York dans le rôle de Cléopâtre.

Cet article accompagne une sélection de livres, publiée juste avant. Demain lundi 29 septembre, nous vivrons sur un grand pied. Je vous conduis au Museo Ferragamo de Florence.

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