Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Claudie Gallay suit les traces de Roman Opalka

C'est une belle rencontre, qui donne un beau livre. Claudie Gallay et Roman Opalka ne se sont pourtant jamais vus. Une décision. La chose eut été possible. La romancière de "Les déferlantes" (2008) et d'"Une part du ciel" (2013) vit dans le Vaucluse. Le peintre, mort en 2011, avait élu comme lieu de travail Bazenac, près d'Agen. Claudie visitera d'ailleurs plus tard le manoir, désormais en quête d'acheteur. Et son ouvrage, qui vient de paraître chez Actes Sud, a été relu par Marie-Madeleine Opalka, la veuve. Une veuve qu'elle décrit aux antipodes du Polonais, taiseux et diaphane. Une créature chaleureuse et explosive. 

Mais qui est Opalka? Quelques mots s'imposent ici, même si l'homme a connu dès les années 1970 la reconnaissance, puis la célébrité et enfin la gloire. L'homme ne peignant que des nombres a vu cette réputation chiffrée de son vivant aux enchères. En 2010, une de ses toile (elles mesurent environ deux mètres sur 135 centimètres) s'est vendue 713.250 livres à Londres. Tout musée d'art contemporain doit posséder son Opalka. Le Mamco genevois en a deux, issus des lointaines collections de l'AMAM (Association pour un Musée d'Art moderne), signe d'une précoce sagacité. Leur histoire ne se voit hélas pas racontée par le site de l'institution. Une anecdote semblerait trop personnelle, trop charnelle, pour un lieu voué à la création actuelle...

Deux sauts dans le vide

Opalka est né en 1931 près d'Abbeville. Français de passeport, donc. Annie Gallay raconte sa préhistoire. Parents pauvres. Le retour forcé en Pologne. Un camp pendant la guerre. Une formation tout ce qu'il y a de plus classique. Le débutant deviendra un graveur connu au temps du réalisme socialiste, avant de bifurquer en deux fois. Il peint des "Chronomes" en 1962-1963. Un premier pas. Il a compris, suivant son maître à penser Wladyslav Strzeminski (1893-1952), que chaque centimètre carré de la toile possède la même valeur. 

En 1965, le fait a souvent été relaté, Opalka attend sa compagne d'alors dans un café. Lui vient à ce moment l'idée de ne plus peindre que des chiffres, qui illustreraient le passage du temps. Un. Deux. Trois. Et ainsi de suite jusqu'à la mort, à défaut de l'infini. Il aura quelques hésitation avant de se mettre à la tâche, effrayé par la radicalité du choix. "Il bloque sa respiration, se reprend, l'émotion est forte. Il a conscience que s'il commence, il ne pourra jamais renoncer. Il voit les conséquences."

Enregistrements et photos 

Ce n'est cependant pas encore assez. Opalka s'entoure peu à peu de tout un protocole. Il s'enregistre énonçant le chiffres, toujours plus élevés. Le million est atteint en 1972. Il se photographie vêtu d'une chemise blanche. Et, insensiblement, il rajoute du même blanc à sa peinture de fond. Les chiffres se distinguent toujours plus mal. En 2008, le Polonais, revenu en France dès 1977, en arrive au monochrome. Il lui faut utiliser deux blancs différents pour permettre la lecture sous une certaine lumière. Une manière d'éviter le cul-de-sac que constitue plus ou moins le "Carré blanc sur fond blanc" (1918) du Russe Kasimir Malévitch. 

La chose peut sembler triste. Morbide. Elle a l'air d'une volonté d'anéantissement. Claudie Gallay y voit au contraire une célébration de l'existence. "Chaque toile est une attention portée à la vie, un écho de nos existences fragiles, vies minuscules, formidables. Vies mortelles. C'est notre propre relation au temps qu'Opalka interroge." Ces peintures, dont la première et la 231e et dernière se trouvent aujourd'hui au musée de Lódz (l'alpha et oméga), se nomment du reste "Détail"...

La famille des minimaux 

Evidemment, on n'arrive pas à Opalka par hasard, mais par prédestination. Dans son livre, tenant de la biographie, du récit et de l'autofiction, Claudie Gallay nous livre par conséquent beaucoup d'elle-même. Ses élections la trahissent. Elle cite comme collègue l'austère Marie-Hélène Lafon, une écrivaine que j'apprécie par ailleurs beaucoup. Marie-Hélène chante les vertus de la page blanche. Au cinéma, c'est Jean Eustache, qui n'était pas un joyeux drille. Opalka la ramène donc à elle-même. Il s'agit bien d'un parent. Claudie Gallay fait partie de la famille des minimaux, en quête d'une authenticité à la fois simple, évidente et silencieuse. Dans un tout autre style, les grands baroques se recherchent aussi les uns les autres. 

J'ignore à quelle espèce vous appartenez. Mais l'ouvrage, en apparence difficile, rebutant presque, se lit d'une traite. Il vous conquiert. Il vous enveloppe. Il vous accompagne. "Pour vous, en partage", m'a dédicacé l'auteur. On ne saurait mieux dire.

Pratique 

"Détails d'Opalka", de Claudie Gallay, aux Editions Actes Sud, 223 pages. Photo (DR): Roman Opalka en train de peindre en blanc sur un autre blanc.

Prochaine chronique le lundi 19 mai. Le Centre d'édition contemporaine a déménagé. Il se trouve désormais rue des Rois. Un peu d'histoire avec sa directrice Véronique Bacchetta.

 

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