Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Censuré!" refait l'histoire des interdictions de films à Genève

Crédits: DR

Il y a des livres qui vous ramènent des décennies en arrière en deux ou trois petites phrases. Je ne parlerai pas, dans le cas présent, de «madeleines». Je n'ai jamais apprécié ce biscuit ô combien proustien. Il s'agit de plus ici d'un mets plus corsé. «Censuré!» d'Henri Roth m'a projeté d'un coup aux années 1960 et 1970, quand il me fallait jouer au cinéphile frustré. 

Imaginez en effet. Quand j'avais dix ou douze ans, tout me restait interdit. Ou presque. Seules quelques salles, en matinée, proposaient des programmes pour enfants. Le Corso, rue de Carouge. Le City, aux Eaux-Vives. Tous les autres films étaient réservés aux plus de 16 ans, voire aux plus de 18 ans depuis le durcissement de la censure en 1957. Car il existait bel et bien une censure à Genève, dont ce livre refait aujourd'hui l'histoire entre 1934 et 1980. Je pouvais pourtant presque tout voir, dès que j'allais à Annemasse, où ma mère m'emmenait complaisamment. Il suffisait pour cela de passer une frontière.

Une base légale douteuse 

La censure n'a pas débarqué un beau jour à Genève, comme elle l'a fait dans d'autres cantons. Elle s'y est introduite insidieusement, L'auteur se demande d'ailleurs sur quelles bases légales. Une lacune qui ne semble avoir heurté personne jusqu'à ce que Charles Poncet, chargé en 1979 de défendre «L'empire ses sens» de Nagisha Oshima, ne soulève ce lièvre ayant permis aux interdictions de se multiplier comme des lapins. On dira que, par rapport à d'autres, notre Anastasie (1) restait plutôt clémente. Je suis resté effaré d'avoir découvert, à la page 119, que le Valais a interdit 152 films entre 1960 et 1962, même si ce canton constitue un peu notre Pologne. 

La censure est arrivée, comme plus tard la bureaucratie à outrance, par la gauche. Léon Nicole, qui s'était beaucoup plaint de l'interdiction de certains longs-métrages soviétiques quand il restait dans l'opposition, a beaucoup fait pour son développement après son arrivée au pouvoir en 1933. Il faut dire qu'il se situait alors dans la norme. C'est en 1934 que Hollywood a adopté sa forme renforcée d'auto-régulation, le Code Hays. La chose signifie aussi que Genève se montrera plus prude, ou plus rigoriste, que New York ou Chicago. Certains films admis par le Code se verront interdits, ou expurgés, sur nos terres vertueuses, même si c'est la France qui subira le plus de veto. Pensez que Genève a refusé «Mon curé chez les riches» par égards pour l'église catholique, où l'abbé Marcel Chamonin faisait localement la loi (2). Idem pour «Le rosier de Madame Husson» ou «Arlette et ses papas». «Contraire à la morale». «Outrageant pour les bonnes mœurs».

Chefs-d'oeuvre et navets 

Ce qui frappe cependant, à la lecture de cet ouvrage bénéficiant des archives genevoises (3), c'est la disparité des bandes incriminées. Les pires navets côtoient des chefs-d’œuvre. «L'âge d'or» de Buñuel a bien sûr été frappé. On pouvait s'y attendre. Mais aussi «Laurel et Hardy conscrits», dans la mesure où le gros et le maigre ridiculisaient une armée. Unis dans leurs diversités, le «catho» Marcel Chamonin et la féministe Emma Kammacher ont demandé en 1939 la prohibition de «La bête humaine» de Jean Renoir, qu'ils n'ont Dieu merci pas obtenue. Notez qu'«Hôtel du Nord» (1939 aussi) de Marcel Carné a bien été interdit dans le canton de Vaud, alors qu'il passait amputé d'une séquence à Genève et qu'il continuait, caviardé, sa carrière dans la France de Vichy. 

La guerre, les années 50 puis 60, n'ont rien changé au système. La commission visionnait la bande litigieuse. Elle se prononçait. Il pouvait y avoir un recours. Une affaire éclatait de temps en temps, quand il s'agissait d'une œuvre louée dans son pays d'origine. Fallait-il interdire en 1949 le «Manèges» d'Yves Allégret, à la misogynie noire? Jusqu'où taillader le «Paisa» de Roberto Rossellini en 1946, acclamé par l'Italie, puis les Etats-Unis? Etait-il pertinent de priver les Genevois en 1950 de «La corde» d'Alfred Hitchcock, comme on leur avait enlevé en 1944 «Ossessione» de Luchino Visconti, pourtant diffusé sans encombre dans l'Italie fasciste de Benito Mussolini?

Le taureau Guy Fontanet 

On aurait pu croire que la libération des mœurs, Mai 1968 et la reconnaissance du cinéma comme un art majeur allaient changer la donne. Eh bien non! Genève va s'arque-bouter sur sa censure jusqu'en 1980, la suppression effective datant de 1985. Il y aura l'affaire «Emmanuelle». Il y aura celle des «Contes immoraux» de Walerian Borowczik. De «Women in Revolt» d'Andy Warhol. Le verrou d'alors se nomme Guy Fontanet. Cet avocat avait plaidé contre la censure avant d'entrer au Conseil d'Etat. Retournement de veste, taille XXL. Fonçant comme le taureau dont il avait le cou et la stature, l'homme d'Etat ne cédera qu'à l'ultime banderille. Celle de «L'empire des sens». 

Dans sa conclusion d'un ouvrage très documenté, Henri Roth pose cependant la question qui tue. Qu'en est-il de la censure aujourd'hui? La peur de la Justice, les pressions des réseaux sociaux, la dictature des intégristes, une nouvelle génération très cul-cousu obligent à la prudence. Le cinéma commercial survit en ne parlant de surtout rien qui fâche. Il ne faut déplaire ni aux religieux, ni aux femmes, ni aux minorités, ni aux aux Etats étrangers, même si une affaire comme celle de «Les sentiers de la gloire» de Stanley Kubrick en 1959 semble aujourd'hui impensable (4). L'auto-censure a évacué le problème. Elle en a cependant créé un autre. Les cinéphiles de ma génération ne vont plus que très rarement au cinéma, et surtout pas pour découvrir des nouveautés. 

(1) La censure, allez savoir pourquoi, se surnomme Anastasie.
(2) Ce rédacteur en chef du «Courrier» devra se faire tout petit en 1945 quand on constatera enfin son mépris des Juifs et ses amitiés avec des collaborateurs français.
(3) Zurich a détruit la totalité de ses archives concernant la censure cinématographique.
(4) Le film a été interdit par la Confédération pour complaire à la France, dont il racontait les procès "pour l'exemple" de soldats en 1917. Encore un baisser de culotte diplomatique helvétique...

Pratique

«Censuré! 1934-1980 Histoire de la commission de contrôle des films à Genève», par Henri Roth, aux Editions Slatkine, 248 pages.

Photo (DR): "L'empire des sens" de Nagisha Oshima, le film avec lequel tout s'est terminé.

Prochaine chronique le dimanche 9 octobre. Un petit tour au Musée de Carouge, qui se penche sur les artisans de la ville.

 

 

 

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