Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Ceci n'est pas une ville", ou l'amour de Laure Murat pour Los Angeles

Crédits: AFP

Urbanisé comme l'est aujourd'hui le monde, chacun ou presque naît dans une ville. Généralement pas la bonne, hélas. Il y a bien des endroits où nul n'a envie de vivre. Certains se cherchent ainsi une cité d'élection. C'est ce qu'a fait Laure Murat, brouillée avec sa famille et avec une certaine France. Elle a donc quitté Paris (où elle revient parfois) pour Los Angeles, il y a de cela dix ans. 

«J'ai aimé Los Angeles tout de suite. Littéralement. En sortant de l'avion.» Voilà qui change des déclaration habituels sur L.A., où il est question de réussite artistique ou d'espoir d'argent facile. Laure, qui enseigne dans un campus en profitant du temps qu'il leur reste à prospérer "avant les cours généralisés par Internet", a d'abord été séduite par la lumière baignant tout. Puis la convivialité. «Los Angeles a beau être une ville ahurissante, disproportionnée, c'est une ville beaucoup plus humaine et vivable qu'on le prétend ou le fantasme.» Il faut dire que la Française y met du sien. C'est exactement le contraire du Suisse alémanique Matthias Zschokke à Venise, qui a donné un livre dont je vous parle également aujourd'hui (voir plus haut).

Mouvement perpétuel 

Mais justement, il y a dans les phrases que je viens de vous citer un mot qui gêne. Laure n'a-t-elle pas intitulé son essai «Ceci n'est pas une ville»? Ici, pas de quartiers historiques où, à la manière des anneaux de croissance des arbres, sont venus s'ajouter des quartier postérieurs. Pas de monument. Pas de centre. Juste des damiers correspondant à des communautés qui deviendraient vite des ghettos sans le mouvement perpétuel des habitants. «C'est cette circulation sans repos qui crée le mélange.» Et Laure apprécie ces brassages, vus comme des forces vitales. 

Au fil du temps, l'auteure n'en a pas moins trouvé ses marques, qui constituent quelque part des fixations. Des relations de travail. Un lieu d'études. Des partages d'intérêts. Plus prosaïquement, des restaurants et des magasins. Laure est une gourmande. Il faut l'entendre parler du «raffinement de la cuisine californienne», de «ses réinterprétations et réinventions de la gastronomie traditionnelle» ou de «son art de la fusion avec l'Asie.» On comprend que Los Angeles puisse agir comme une mère. Elle aussi vous retient par l'estomac.

Relations superficielles

Mais ce qui séduit le plus Laure Murat, c'est que Los Angeles ne cherche pas systématiquement à plaire. Ici, rien de vertical et d'imposant. Tout demeure horizontal. Plat. C'est le lieu «anti-phallique par excellence», un concept qui convient à une féministe comme Laure. Ici, aucun contrôle. D'où une impression de liberté, qu'elle savoure depuis maintenant une décennie. On va. On vient. On vit. On s'en va. 

Tout serait-il donc parfait? Non, mais le défaut semble commun à toute l'Amérique du Nord. Les relations restent superficielles. «Aux Etats-Unis, l'approfondissement des rapports humains ressemble à un gros mot.» C'est la faute au gigantisme du pays et à la mobilité de ses citoyens. «On ne doit pas s'attacher les uns aux autres. (...) Principe de précaution.» La pierre angulaire reste donc la famille, dont on se débarrasse difficilement. Paradoxal quand on pense que Laure fuit les Murat.

Un reste du Vieux Monde 

Dans ce Nouveau Monde, où elle se sent bien, la professeure se sent du coup, à 48 ans, par instant une exilée de l'Ancien Monde, qui lui aussi se renouvelle. Comment enseigner la littérature ou l'histoire à L.A, alors que ses étudiants se réduisent à une peau de chagrin? Comme à Paris, d'ailleurs. Cela ne l'empêche pas d'aimer la ville qui n'existe pas en pensant à Pascal, et c'est son mot de la fin. Pour le philosophe, «Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part.» Comme L.A., dans le fond. «Sauf que Dieu n'existe pas. Tandis que Los Angeles, si.»

Pratique 

«Ceci n'est pas une ville», de Laure Murat, aux Editions Flammarion, 191 pages.

Photo (AFP): Laure  Murat, qui enseigne depuis dix ans à Los Angeles.

Cet article est immédiatement précédé d'un autre sur la Venise de Matthias Zschokke.

Prochaine chronique le samedi 14 janvier. Quand Versailles faisait la fête. Une exposition au Château.

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