Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Bruno Smolarz raconte le dernier jour de Giorgio Morandi

Crédits: Herbert List/Magnum Photos/Couverture du livre

C'est le peintre du silence, du retrait et de l'effacement. Bruno Smolarz donne pourtant la parole à Giorgio Morandi (1890-1964) dans un livre tenant de la biographie et du roman. Trop écrit pour rester confiné dans le cadre neutre des faits avérés, l'ouvrage ne glisse pas pour autant dans la fiction. Tout réside dans la manière de raconter. 

Smolarz concentre l'action sur une seule journée, dont le lecteur sent vite qu'elle aura quelque chose de particulier. Ce sera en fait la dernière. Tout en poursuivant les humbles besognes de son quotidien d'artiste, Morandi peut récapituler une vie sans événement réel, à part sa fuite en 1944 devant les nazis entrés dans Bologne. Orphelin tôt, couvé par une mère souvent malade et trois sœurs aussi dévouées que bigotes, il a vécu dans un cocon dont il ne sortait que pour enseigner son art. Il ne se sera même pas échappé grâce à une fantaisie créatrice. Dès les années 1920, après une courte période métaphysique influencée par Giorgio de Chirico, il a peint et repeint sous forme de natures mortes les mêmes objets dans le calme de son petit atelier de la Via Fondazza. Difficile de faire plus étriqué!

Un succès qui l'indiffère 

Et pourtant! Très vite, Morandi a été reconnu comme l'un des plus grands créateurs italiens du moment. Dès 1934, l'historien de l'art Roberto Longhi, qui faisait alors autorité, l'a porté au pinacle. Le Bolonais s'est vu exposé partout, recherché par les collectionneurs, courtisé par les galeristes, sans que sa vie s'en retrouve pour autant affectée. Cette agitation lui semblait ridicule. «Est-ce vrai qu'on vend mes toiles à Milan des millions? Mais ils sont devenus complètement fous.» Il n'a ainsi quitéé qu'une seule fois sa ville natale et sa campagne de Grizzana, anecdote que ne raconte pas Bruno Smolarz. Ce fut pour aller à Winterthour, où il avait ses amateurs les plus fervents. Le Kunstmuseum de la ville alémanique possède du reste une admirable série de Morandi. 

Les heures tournent lentement, tandis que le récit avance. C'est le matin, puis l'après-midi et le soir. Cet homme de 74 ans pense à Hokusai. A Cézanne. Arrive enfin la nuit, où le veille Dina, sa sœur préférée. «Morandi repose dans la pénombre, sur son étroit lit de fortune; il lève la main, geste à peine ébauché, plus machinal que volontaire, pour tracer dans la nuit silencieuse une dernière esquisse. Un dessin invisible, inconnu; un objet désincarné, d'un minceur diaphane pareille à celle du doigt griffant l'espace nocturne...» L'auteur se fait ainsi plaisir en faisant couler les mots. Il les offre aussi, tant à son personnage qu'à ses lecteurs. On ne peut pas toujours en rester au français de base.

Pratique

«Giorgio Morandi, Les jours et les heures», de Bruno Smolarz, aux Editions Arléa, collection La Rencontre, 187 pages.

Photo (Herbert List/Magnum Photos): Le célèbre portrait pris en 1953 par le photographe et collectionneur allemand Herbert List illustre en pleine page la couverture du livre. En voici un détail.

Texte intercalaire.

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