Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Bertil Galland raconte sa littérature romande

Il a longtemps porté les lettres romandes. Mais c'était il y a longtemps. On éprouve de l'étonnement à le croire, quand on les a vécues. Mais les années 1950 et 1960 paraissent aussi lointaines aux jeunes générations que Charlemagne et Jules César. Cette formidable accélération du temps se reflète dans les mémoires de Bertil Galland, 84 ans, intitulés «Une aventure appelée littérature romande». Il suffit de regarder la photo de couverture, en noir et blanc bien sûr. Bertil s'y trouve en compagnie de Georges Borgeaud, mort en 1998, et d'un Jacques Chessex sans sa grande barbe, mais déjà le verre à la main. 

Galland s’appesantit peu sur lui-même (1). Ses 400 pages de texte sont dédiées à ses auteurs. Je préciserai donc ici que le Vaudois a une mère suédoise, d'où sans doute son prénom. Il tombe très jeune dans le chaudron. L'adolescent fait ses lettres et «science po» à Lausanne. Grâce à une bourse, il sillonne les Etats-Unis de 1958-59. Il en profite pour devenir journaliste. Mais il se consacre vite à la plume des autres. Bertil tiendra les Cahiers de la Renaissance vaudoise, créés par Maurice Regamey. Un monsieur très à droite, mais d'une droite libérale. Pendant plus d'une décennie (1960-1971), l'éditeur débutant y fera (presque) ce qu'il veut avant l'inévitable brouille.

Une NRF à Lausanne 

Il y aura donc, dès 1972, les éditions Bertil Galland. Ce sera sa NRF. Il y invitera Corinna Bille, Georges Borgeaud, Maurice Chappaz (le mari de Corinna), Jacques Chessex, Jacques Mercanton, Alice Rivaz, Gustave Roud ou l'indépendantiste jurassien Alexandre Voisard, dernier survivant aujourd'hui, ou presque, de la bande. A l'époque subsistait un formidable complexe des Romands par rapport à Paris. Le Goncourt de Chessex, en 1973, apparaissait comme un cheval de Troie inespéré. Il faut aussi imaginer une Romandie plus fermée sur elle-même. A part Genève. Le monde de Bertil reste d'ailleurs plutôt vaudois, avec des pistées en Valais ou dans le Jura.

Bertil sera donc éditeur, mais aussi confident et chef de clan, sans pour autant manifester l'autorité sourcilleuse de certains de ses confrères. Il saura fédérer des énergies avant de repartir pour le journalisme, alors que d'autres maisons surgissaient, de Zoé à Campiche. L'homme sera dès 1991 de l'aventure du «Nouveau Quotidien», qui semble elle aussi maintenant se situer avant Jésus-Christ. Il vit aujourd'hui en Bourgogne. C'est fou ce qu'il y a comme gens pour aller vivre en Bourgogne!

Un ouvrage très agréable à lire

Paru à la fin de 2014 (mais il complète bien l'«Histoire de la littérature en Suisse romande» de Zoé), l'ouvrage frappe par la précision des souvenirs, bien sûr, mais surtout par la qualité de son écriture. Bertil Galland raconte bien. Il sait décrire. Il a l'art de portraiturer. Les images contrastées qu'il donne de Maurice Regamey (avec lequel il a fini par se réconcilier) ou de Jacques Chessex (brillant, mais libidineux et alcoolique) frappent par leur force. Corinna Bille ou Maurice Chappaz ne sont pas de simples silhouettes, mais de vraies personnes. Il n'y a finalement que l'auteur pour rester en creux. Un exercice de modestie devenu bien rare aujourd'hui... 

(1) Il faut dire que ses années de jeunesse ont déjà été racontées dans «Les pôles magnétiques».

Pratique 

«Une aventure appelée littérature romande», de Bertil Galland, aux Editions Slatkine, 420 pages. L'auteur annonce trois nouveaux livres chez Slatkine, où il publie. Il y aura «Les régions cardinales, USA, Chine», «L'Europe des surprises» et «Lieux et figures d'ici». Photo (Patrick Martin): Bertil Galland aujourd'hui.

Ce texte accompagne celui sur le nouveau dictionnaire de la littérature romande, situé immédiatement au-dessus dans la liste.

 

 

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