Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Barilier donne le roman de Godward et Picasso

Nous sommes au printemps 1917. Le monde entier semble en guerre. Mais pas Rome. L'Italie a beau avoir rejoint en 1915 le camp des Alliés, la capitale reste un havre de paix. Un lieu de culture et d'harmonie. C'est d'ailleurs pour cela que John William Godward a choisi d'y vivre et d'y peindre. Cet Anglais produit ainsi, non loin de la Villa Médicis, des tableaux bien lisses dans la lignée de son maître, le Hollandais Lawrence Alma-Tadema. De langoureuses dames antiques s'y prélassent, immobiles comme des statues. Nous sommes en plein académisme, revu par un victorien puritain. 

En 1917, le monde ne bascule pourtant pas qu'en politique. De révolution picturale en mouvement sécessionniste, la peinture semble au bord de l'abîme. Pour cet artiste traditionnel, le mal a pris les traits d'un certain Pablo Picasso. L'Espagnol lui semble né pour tuer la peinture. Une idée pas si nouvelle que ça. Nicolas Poussin pensait exactement la même chose du Caravage. Or ne voici-t-il pas que le novateur débarque à Rome, dans les bagages des Ballets Russes. Il y concevra les décors d'un "Parade", dont l'argument est de Jean Cocteau et la musique d'Erik Satie...

"Pas de place pour Picasso et pour moi" 

"Dans ce monde, il n'y a pas de place à la fois pour Picasso et pour moi." L'irruption du provocateur dans un univers jusqu'ici préservé (cela dit, il y avait déjà eu les futuristes en Italie...) va tourner à l'obsession pour Godward. Son modèle, envoyé en espionne parmi les ballerines, se verra en plus défloré(e) par le monstre. Il ne reste plus qu'à Godward à disparaître. Définitivement. Suicide en dernière page. 

Pour son nouveau livre, Etienne Barilier s'inspire de faits réels. "Ruiz doit mourir" (les héritiers de l'auteur des "Demoiselles d'Avignon" aurait interdit le titre "Picasso doit mourir") prend juste des libertés. Godward ne s'est supprimé qu'en 1922, à Londres. Sa famille a alors détruit ses papiers et toutes les photos le représentant. Rien n'était alors plus déshonorant pour un clan qu'un suicide, à part peut-être une faillite. Autant dire qu'on sait peu de chose de Godward, voué par les siens au silence et à l'oubli.

A côté du véritable sujet 

Le roman reste très moyen. Après "Un Véronèse" (2010), il s'agit du nouveau pensum d'un notable des lettres vaudoises, passé de l'écurie Zoé à celle, parisienne, de Buchet Chastel. Les tonnes de psychologie déversées ont fait passé l'auteur a côté du sujet. Comment toute une génération de peintres, formée dans l'esprit le plus classique, a-t-elle vécu sa brutale mise au rancart après 1910? Les formules académiques sont d'un coup devenues obsolètes, alors que certains de leurs représentants restaient jeunes. On se demande ainsi, dans les musées, ce qu'ont bien pu produire les acteurs du symbolisme dans les année 20 ou 30. Plusieurs d'entre eux sont pourtant morts (décès naturel cette fois) vers 1955... 

Comme souvent dans ce genre de fictions, c'est la longue note finale qui se révèle la plus intéressante. Godward a bien disparu des mémoires. Mais pour un certain temps. En 1997, Vern Grosvenor Swanson a consacré à l'artiste une première monographie. Sa cote, comme celle de ses confrères victoriens, avait repris l'ascenseur. En 1957, "Summer Idleness; Day Dreams" s'était vendu 100 livres, ce qui représentait environ 800 francs suisses de l'époque. J'ajouterai que seul acheteur sérieux de ce genre de peinture restait à ce moment Luis Ferré, gouverneur de Porto-Rico. L'homme s'offrira en 1963 "Flaming June" de Frederic Leighton, pour 6000 dollars, et "La mort d'Arthur de Burne-Jones pour 1600 guinées (monnaie disparue, valant un petit peu plus que la livre).

Lloyd Andrew Webber comme fan 

"Summer Idleness" a refait surface aux enchères en 2012. L'acheteur a cette fois déboursé 380.000 livres. Selon moi, il ne s'agit pas d'un record. Grand amateur de tableaux fin de siècle, Lloyd Andrew Webber (le compositeur de "Cats" et d'"Evita") est, à ce que je sais, un fan de Godward. Quant au musée fondé à Ponce par Ferré (qui se passionnait également pour un art baroque italien tout aussi déconsidéré), il se voit aujourd'hui jugé "d'importance mondiale". Promue icône, "Flaming June" vaudrait 20, voire 30 millions de livres. Elle se verrait montrée n'importe où. Il y a donc de la place dans un même bâtiment pour Picasso et Godward! Le goût de 2014 se révèle plus large que celui de 1917. Ce qui constitue, bien sûr, une bonne chose!

Pratique 

"Ruiz doit mourir", d'Etienne Barilier, aux Editions Buchet Chastel, 317 pages. Photo (DR): "Eighty and Eighteen", un tableau récemment retrouvé de John William Godward.

Prochaine chronique le lundi 14 avril. Le Grand Palais montre à Paris Robert Mappplethorpe. Comment le photographe a-t-il traversé l'épreuve du temps?

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