Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Avec les pompiers et Thierry Mertenat dans "Les feux de l'action"

Crédits: Pierre Abensur

Je m'attendais à un bel album, plein d'images de décombres fumants et de flammes rouges. Je me suis trompé. Avec «Les feux de l'action», Thierry Mertenat a choisi d'écrire un vrai livre, avec ce que cela suppose de texte. Il s’agit d’un récit. Le journaliste de la «Tribune de Genève», qui s'est retrouvé plusieurs mois «en immersion chez les pompiers», raconte le quotidien d'hommes dont il a provisoirement partagé la vie. «Zélé et disponible, j'ai couru derrière les petites alarmes en montant à l'arrière du fourgon à tout faire; en rêvant à la «grande» dont je lisais le compte rendu dans les journaux durant mes jours de congé.» Le «syndrome de l'observateur» décrit par des chercheurs australiens a une nouvelle fois joué en plein. «La présence d'un corps étranger dans le milieu de l'urgence possède un effet apaisant.» 

J'ai toujours été surpris par la passion de Thierry pour les pompiers. Nous avons travaillé pendant des années ensemble dans une rubrique hautement culturelle. Puis il a demandé une mutation en «locale», afin de se retrouver près des gens. Une démarche insolite à notre époque, où les «localiers», vissés à leur portable, sortent de moins en moins dans la rue. A alors commencé pour Thierry Mertenat une vie de rencontres et d'observation directe. Une existence de témoin. Si souvent abstrait chez ses collègues, le quotidien des gens sans qualités (et surtout sans titres officiels) a retrouvé sa place dans un journal constituant pourtant un quotidien. Il existe d'autres voix (et d'autres voies) que celles des politiciens.

La chatte et le bûcheron 

«Ce livre n'est pas né d'une commande», explique Thierry Mertenat avec le débit un peu saccadé le caractérisant. «Je m'étais entendu avec un éditeur genevois avec lequel j'avais déjà travaillé, Labor et Fides (1). Je rédigeais au calme, dans le Jura. Je lui montrais à la fin ma copie. Il décidait de la publier, ou non.» Le texte, qui a donc paru puisque je vous en parle, se voit classé par thèmes, «mais certains sujets ont fatalement fini par tomber». L'ouvrage commence avec une journée type. Le lecteur découvre ainsi un univers dédramatisé. Entre 7 heures du matin et 6 heures du matin suivant, les interventions auront été de tous genres. Souvent inattendus. 

Vous en voulez des exemples? Une chatte s'est enfilée dans une gaine technique. Elle se prénomme Suzy. L'automobile d'un nonagénaire a fini sa course contre un arbre, au pied de son immeuble. Un enfant s'est enfermé dans la salle de bains familiale. Un micocoulier géant a menacé de tomber. Il a fallu un bûcheron urgentiste. Dommage! C'était un bien bel arbre. Une alarme s'est enclenchée à l'Ecole de Chimie, créant bien des alarmes. Il y a eu des odeurs de fumée dans un pavillon d'hôpital. Un corps sans vie gisait à l'intérieur d'une benne de récupération. «On appelle plus volontiers les pompiers que la police. Ils bénéficient d'un formidable crédit de sympathie.»

De l'autre côté de la barrière 

«Il aurait bien sûr été possible de produire un bel ouvrage sur papier glacé», admet Thierry Mertenat. «Le feu possède une réelle photogénie.» La chose aurait cependant exigé de rester bref. «Le livre se serait résumé à de grosses légendes en dessous des images. Or, ce que je voulais, c'était montrer des gens réels, et surtout les faire parler.» Tant pis pour les photographes, avec qui le journaliste travaille depuis des années. «Ils ont bien sûr été un peu déçus.» Le lecteur, lui, ne l'est pas. Il participe à l'action, au lieu de la regarder en badaud. L'environnement finit ainsi par lui être connu. «J'étais cette fois de l'autre côté, derrière le cordon de police. Je pouvais parler à tout le monde. Normalement, on ne s'adresse qu'au chef. Lui seul a le droit à la parole.» 

Certaines affaires, révélatrices d'un état social, trouvent ici un développement interdit par l'article de journal, qui tient toujours davantage du confetti. «Et encore, tout ne figure pas ici. Je me suis un peu censuré. Il y a des choses qui passent mal, mises noir sur blanc.» Vous aurez ainsi droit, dans «Les feux de l'action» à la vieille dame morte dans son bel appartement ancien de la rue Beauregard. Elle n'était pas décomposée, mais desséchée. Le décès devait remonter à plus d'un an. «Personne n'avait rien remarqué.» En revanche, vous n'aurez pas tous les détails sur l'homme de 352 kilos, en traiin d'asphyxier au 7e étage d'un locatif «donnant sur les les ateliers ferroviaires où l'on répare les locomotives.» On l'a sorti à l'aide d'une grue. Il s'est éteint à l'hôpital. «Je ne pouvais pas raconter ici les problèmes posés par ses obsèques. Il a failli se retrouver incinéré au Tierspital de Berne, qui s'occupe ordinairement de faire disparaître les carcasses des animaux encombrants.»

Un monde bringuebalant

Il n'y a pas que du noir dans le livre, dont un chapitre («Les ponts») traite pourtant des suicidés et un autre des incendiaires et des pyromanes. Les pompiers savent se détendre. «Je voulais monter leur vitalité, leur résistance, leur connivence et aussi leur humour. Ce sont des hommes qui s'amusent beaucoup dans leur cantonnement.» Que voulez-vous! Ce sont des survivants dans un monde qu'ils voient toujours bringuebalant. «En les quittant, j'ai reçu un petit cercueil. Il avait été taillé dans le micocoulier dont je parle.» Un grand malade qui a signé dans la foulée l'arrêt de mort d'un superbe rangée d'arbres centenaires, rue de la Croix-Rouge. Les autres ont été abattus «par précaution». Ils semblent pourtant avoir été parfaitement bien portants...

(1) «Levées de corps», photos de Steeve Iuncker, en 2008.

Pratique 

«Les feux de l'action», de Thierry Mertenat, au Editions Labor et Fides, 258 pages. 

Photo (Pierre Abensur): Une intervention assez spectaculaire. L'embrasement est déjà général. La maison se révélera irrécupérable.

Texte  sans rapport avec cette chronique... J'en envoie donc, en rattrapage une autre, intercalaire.

Prochaine chroniue (une vraie, cette fois) le lundi 18 juillet. Le fils de Claude Berri vend cet automne chez Christie's la grande collection d'art contemporain du cinéaste.

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