Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Annie Le Brun défend la beauté avec "Ce qui n'a pas de prix"

Crédits: DR

«Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la laideur a eu la voie libre.» Crac! Boum! L'axiome tombe comme un aérolite sur Terre en haut de la page 11, avec les dégâts que cela suppose. Il possède au moins le mérite d'expliciter le titre choisi par l'auteur(e). «Ce qui n'a pas de prix» reste sibyllin. Le lecteur, surtout néophyte, ne saisit pas tout de suite le sens du nouvel essai d'Annie Le Brun. Faisant suite à «Du trop de réalité» (2000), il a pour sujet la beauté. Une beauté gratuite. Le choc. La fulgurance. On comprend par ces mots qu'Annie a fait partie d'un groupe surréaliste atteint de sénescence dans les années 1950. 

Annie Le Brun voit les ennemis du beau partout. Nul ne la contredira. Mais ses adversaires ne situent pas là où l'imaginerait le commun des mortels. La femme aurait pu s'attaquer aux banlieues, qui sont à désespérer. Au spectacle de la rue, qui fait souvent frissonner. Aux emballages des supermarchés, qui se révèlent à pleurer. Eh bien non! L'essayiste met la barre plus haut et plus chic. Une grande partie des 170 pages se voit consacrée à l'idée d'art accaparé par ces géants du commerce de luxe que sont devenus Vuitton ou Cartier. Ce que la Bretonne supporte le plus mal, c'est de voir la création intellectuelle réduite à l'état de marchandise. Il y a davantage de morale que d'esthétique dans «Ce qui n'a pas de prix» (1).

Complicités 

L'auteur(e) tape tout de même sur plusieurs casseroles. Elle vilipende a les subventions étatiques ayant abouti, «sous le prétexte de plus en plus fumeux de subversion à substituer à toute représentation l'envers et l'avers d'un avilissement continu.» Elle dénonce «l'indéfectible complicité des artistes, des directeurs de musée, des marchands, des collectionneurs des critiques et des innombrables acteurs culturels». Elle relève enfin (mais là sur les traces de Noami Klein, dans la mesure où un tel livre s'appuie sur d'innombrables béquilles intellectuelles) «la montée d'un capitalisme du désastre» et «sa stratégie de choc». Le but est d'aboutir par un «réalisme globaliste» à une «déshumanisation sans merci». La «financiarisation du monde» ne profitera qu'à quelques vainqueurs. Et on peut pas dire que ceux-ci aient bon goût! 

Je suppose que vous l'avez compris. La vision d'Annie Le Brun se veut sombre. L'horizon peut certes «s'éclaircir d'une soudaine et stupéfiante lumière», comme le dit la conclusion. Mais pour cela il faut des esprits indépendants, et ils se font rares, et une étonnante capacité à résister aux injonctions reçues. L'esthétique est aujourd'hui dictée par des décideurs comme les grandes marques, bête noire le l'auteur(e). Les milliardaires à leur tête ont choisi de promouvoir Damien Hirst, Murakami ou Jeff Koons, responsables de tant de «signifiés sans signifiant». On aboutit ainsi à une beauté trop lisse («cosmétisée») qui, dans le pire des cas, esthétise le déchet. Ce déchet sous lequel notre monde est en train de mourir.

Désepérance 

L'ouvrage a beau citer beaucoup de penseurs haut de gamme, ce Georges Orwell à Walter Benjamin en passant par Gilles Lipovetsky et Jean Serroy (plus chics parce que moins connus). Il peut bien en conspuer quelques autres au passage, de Georges Didi-Hubeman à Michel Foucault. Le résultat final n'en laisse pas moins l'image d'une vieille dame plus aigrie qu'indigne. A quoi sert-il de créer autant de désespérance? Ne devrait-il pas y avoir ça et là l'amorce de quelques solutions? Et pour quelle raison - et j'en reviens au début de mon article - s'attaquer à la fausse beauté proposée par l'industrie du luxe (2)? Ne vaudrait-il pas mieux donner un coup de gueule face à la laideur, la vraie cette fois, imposée aux plus démunis se retrouvant condamnés à vivre dans un environnement poubellisé? 

(1) «Ce qui n'a pas de prix» en a pourtant un. C'est 17 euros toutes taxes comprises.
(2) Cela dit, un exemple d'Annie Le Brun m'a semblé très pertinent. Elle rappelle que le Musée des arts et traditions populaires parisien a été fermé, alors qu'il mettait en valeur la beauté créée par des anonymes. Le bâtiment abandonné a récemment été vendu à Vuitton.

Pratique 

«Ce qui n'a pas de prix», d'Annie Le Brun aux Editions Stock, 170 pages.

Photo (DR): Annie Le Brun, qui a horreur des marques du luxe.

Prochaine chronique le dimanche 17 juin. L'Université genevoise montre ses plâtres d'après l'antique dans un nouveau lieu.

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