Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Allia réédite une farce de 1958, "Comment peindre abstrait?"

Crédits: DR

Soixante ans après sa première parution, le petit livre reste un bel objet. Edité par Buchheim en Allemagne, l'ouvrage avait bénéficié d'une maquette originale. Le texte se voyait tapé à la machine en rouge et noir. Une part importante était vouée à l'illustration. Le caricaturiste Moïse Depond, dit Mose, s'était déchaîné. Il faut dire que l'opuscule relevait dela satire. «Comment peindre abstrait?», dont le texte était signé Anton Sailer, se présentait certes comme une méthode sérieuse. Il n'en apparaissait pas moins clair dès les premières lignes que les auteurs allaient se moquer de l'abstraction, ou du moins d'une certaine abstraction. 

En 1958, comme le relève Catherine Wermester dans une indispensable postface, l'art informel apparaît en effet «à son acmé aussi bien dans les grands centres urbains que dans les petits cercles de province.» Il incarne désormais la modernité. Un signe ne trompe pas. L'année suivante, la Documenta II de Kassel lui sera «exclusivement consacrée». Un courant longtemps marginal, puisque ses premières manifestations datent d'environ 1910, s'est retrouvé majoritaire après 1945, puis hégémonique et finalement écrasant. Normal qu'il y ait eu des réactions. «Comment peindre abstrait?» fait partie des ouvrages réactionnaires au sens premier du terme. On ne pouvait tout de même pas tolérer cela!

Mystificateurs et imposteurs? 

On le pouvait d'autant moins qu'une bonne partie des derniers artistes récents, vantés par la presse et vendus le lard du chat en galeries, semblaient des mystificateurs pour ne pas dire des imposteurs. En 1958, on était loin des cogitations d'un Piet Mondrian et d'un Wassili Kandinsky, qui a je le rappelle énormément théorisé. La tendance était au gestuel. Tout devait se passer en quelques minutes. Il y avait eu les «drippings» de Jackson Pollock, mort deux ans plus tôt. La scène européenne voyait maintenant l'émergence d'un homme comme Georges Mathieu. L'homme se vantait de couvrir devant son public des surfaces immenses en quelques traits de pinceau, auxquelles il donnait ensuite des noms d'événements historiques comme «La bataille de Bouvines» ou «Hommage au cardinal de Bourbon». Aujourd'hui réhabilité par le marché de l'art, Mathieu se voit nommément cité dans «Comment peindre abstrait?», alors que le lecteur doit deviner qui se cache sous les autres parodies. 

Pourquoi des parodies? Parce que pour les auteurs, tout semble désormais relever du truc. Il suffit d'en trouver un, de le faire savoir et de maintenir ensuite le cap. Sailer et Mose donnent par conséquent des idées. Il y a le «férisme», ou la manière de faire des marques avec un fer à repasser brûlant. On voit ici poindre Yves Klein et son chalumeau ou Alberto Burri et ses combustions. Il y a le «ventilationnisme», où la peinture se voir projetée sur la toile par un ventilateur. Il y a le «pneuisme» écrasant la matière sur le support. Il y a «l'infantilisme» visant à exploiter la créativité des bambins qui jetteront à la cuillère les couleurs. Tout cela peut sembler grossier. Facile. Catherine Wermester cite cependant des déclarations faites à l'époque par Karel Appel. Ce qu'elles disent n'est plus fou. «En ce moment, je mets de couches énormes, je flanque de la peinture à la brosse, à la truelle, avec mes mains nues, je la jette parfois à pleins pots.»

Un rire libérateur

On comprend dans ces conditions que le livre ait permis un rire libérateur. Le succès a été énorme en Allemagne de l'Ouest. Parmi ses «fans» se trouvait Otto Dix, qui en a acquis six exemplaires afin de les donner autour de lui. Il faut dire que ce grand artiste se sentait dépassé. Il venait d'une Nouvelle Objectivité «désormais jugée germanique», alors que l'abstraction «s'affirmait comme internationale.» Il y a donc eu une nouvelle édition en 1961. Mais, fait plus intéressant, le texte et les dessins ont connu une carrière parallèle en Allemagne de l'Est. Pour les communistes, qui la prohibaient, l'abstraction forme en effet «le dernier produit de la décadence bourgeoise.» Seule la figuration pouvait posséder une force politique. On retrouve là les idées de Staline condamnant le suprématisme russe à partir de 1929, puis celles d'un certain Adolf Hitler...

Il y aura encore de l'informel dans les années 60. La postfacière relève d'ailleurs un étonnant phénomène d'anticipation du livre. En 1958, Yves Klein n'avait pas encore convié des femmes dénudées couvertes de bleu à se rouler sur ses toiles. Or c'était bien ce que le «culisme» proposait. En 1958 toujours, Niki de Saint Phalle n'avait pas encore tiré à la carabine sur des toiles enduites d'un plâtre maintenant en place des tubes de couleurs. Or Sailer et Mose avaient pensé au «fusilisme». Puis l'ouvrage a perdu de son sens. A partir de 1965, on a commencé à parler de «mort de la peinture». Les interventions dans l'espace, la photo, la vidéo, le land art ou les happenings devaient la remplacer. Il faudra attendre les années 1980 pour que les critiques annoncent son retour. Mais ce sera un art très différent. Basquiat ou Richter tiennent un pinceau. 

Voilà. Il y a de quoi s'amuser. Sans arrière-pensées. Il faut cesser de voir l'ironie et même le rire comme de droite. L'expression d'un rejet viscéral de tout ce qui est neuf et perturbant. Et puis si un art ne peut pas résister à la critique, c'est qu'il n'est pas bien solide. Ce sont en principe les grands malades que l'on traite avec le plus d'égards.

Pratique

«Comment peindre abstrait? Une explication simple. Méthode Sailer-Mose», traduit de l'allemand par Caroline Wermester, aux Editions Allia, pages non numérotées (mais c'est mince!).

Photo (DR): Georges Mathieu dans les années 1960 devant l'une de ses œuvres monumentales.

Prochaine chronique le dimanche 14 octobre. Alphonse Mucha au Musée du Luxembourg de Paris.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."