Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Alexandre Séon tiré de l'oubli par Jean-David Jumeau-Lafond

Crédits: RMN-Musée d'Orsay

Je m'étais promis d'aller à Quimper. Mais Quimper, c'est loin. J'ai ensuite voulu voir l'exposition à Valence. J'ai laissé le temps passer. La rétrospective Alexandre Séon (1855-1917) est aujourd'hui terminée, et il ne s'en montera pas une nouvelle de si tôt. Reste heureusement l'essentiel: le catalogue. Mieux vaudrait du reste parler de livre. L'ouvrage publié sous la direction du commissaire Jean-David Jumeau-Lafond dépasse de loin la norme voulant qu'un album d'images (pourvu de quelques décoctions universitaires, histoire de faire sérieux) suffise à l'exercice. 

«Alexandre Séon, La beauté idéale» contient ainsi des textes de fond. La plupart sont signés par Jean-David Jumeau-Lafond, l'un des grands spécialistes du symbolisme français. Il s'agissait non seulement de raconter l'artiste, mais de le replacer dans son contexte, celui du beau idéal face à un monde s'industrialisant de plus en plus. Séon est ainsi né à Chazelles-sur-Lyon, dans une bourgade paysanne promue capitale de la chapellerie. L'école lyonnaise de peinture était alors connue pour son art catholique bien éloigné d'un réalisme qui montait ailleurs en puissance.

Un manque de murs 

Séon est longtemps demeuré le disciple du Lyonnais Puvis de Chavannes, considéré comme le rénovateur de la peinture monumentale. Il a été frappé par ses aplats, ses absences d'ombres, ses simplifications ainsi que par son statisme. Le débutant rêvait de se situer dans son sillage, avec des tons plus colorés. Las! A part la mairie de Courbevoie, il n'obtiendra aucune de ces commandes publiques que multipliait pourtant la Troisième République. Il lui faudra se contenter d’œuvres de chevalet, auxquelles il conférera un caractère de fresque géante.

Le nom de Séon est lié à celui du Sâr Peladan, un tonitruant personnage qui entendait régénérer la peinture dans un sens spirituel. L'écrivain des nombreux tomes de «La décadence latine» créa ainsi les salons Rose + Croix, dont la première édition connut un succès prodigieux. Séon se retrouva associé aux yeux du public à des peintres comme Alphonse Osbert et Jean Delville. Des gens tournés soit vers une Antiquité idéalisée, soit vers le satanisme. Difficile de réagir plus violemment au monde finalement petit-bourgeois des impressionnistes! Ceci d'autant plus que les symbolistes, tout comme certains académiques, avaient la fibre sociale.

Inspiration bretonne 

A la manière de Gauguin et des siens, Séon alla aussi chercher l'inspiration en Bretagne, province supposée à l'écart du monde moderne. Ce ne sera pas Pont-Aven, mais l'île reculée de Bréhat. Il en découla une inspiration parallèle de paysagiste. Séon mourut en 1917, au milieu de la guerre. Il n'a du coup pas connu l'étiolement du symbolisme, comme certains de ses condisciples, encore vivants dans les années 1930, voire 1950 comme Lévy-Dhurmer. 

Jean-David Jumeau-Lafond rappelle la «sincérité» et «l'élévation de pensée» du peintre. Un créateur aujourd'hui difficile à voir. Tout le monde ne court pas à Courbevoie. La plupart de ses toiles sont conservées dans des collections privées. Le château de l'Orfrasière, dont il décora la chapelle, ne se visite pas. Son œuvre la plus connue reste du coup l'un des ses «Orphée», présenté presque en permanence à Orsay. Le mérite du livre est de montrer bien d'autres peintures et dessins, offrant cet air de famille caractérisant une vraie personnalité.

En plus, un vrai catalogue! 

La plupart des textes de ce luxueux (et lourd) catalogue se lisent avec plaisir. Celui de Delphine Durand doit cependant emporter le morceau. Ses envolées sur les hypostases plotiniennes passent au dessus de ma tête. Notons que, contrairement à la mauvaise habitude tendant à se répandre, les œuvres se voient analysées et détaillées une par une, et non repoussées dans une vague liste en fin de pagination. Un signe supplémentaire de respect du visiteur... et du lecteur.

Pratique

«Alexandre Séon, La beauté idéale», sous la direction de Jean-David Jumeau-Lafond, chez Silvana Editoriale, 288 pages.

Photo (RMN-Musée d'Orsay): l'un des Orphée réalisés par Alexandre Séon. On peut le voir au premier étage du Musée d'Orsay.

Ce texte est immédiatement suivi d'un autre sur cinq livres récents.

Prochaine chronique le dimanche 13 mars. Béatrice Josse. Une féministe radicale arrive au Magasin de grenoble comme directrice.

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