Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Alexandre Lacroix nous met "Devant la beauté de la nature"

Crédits: Joel Saget/AFP

Le livre commence par un coup d'éclat. Nous nous trouvons au Sunset Café, à Santorin. Les touristes venus sur l'île ayant connu la plus forte éruption de l'Antiquité sont venus au spectacle. Ils vont voir se coucher le soleil. «Personne ne mouftait. Même les enfants, d'habitude surexcités en voyage, restaient comme abasourdis. Il y avait là quelque chose qui était trop beau, trop gros pour être monnayé avec des mots.» Tout le monde se laisse impressionner par le déclin de l'astre du jour, surtout s'il est en pleine forme. Quand tout a été fini, les spectateurs ont manifesté une réaction étrange au Sunset Café, ouvert pour ce seul moment de recueillement. Ils ont applaudi.

Le dernier ouvrage d'Alexandre Lacroix place le lecteur «Devant la beauté de la nature». Vaste sujet, qui se traduit par un nombre de pages impressionnant. Le romancier et écrivain sorti de Sciences-Po, l'homme ayant à son actif l'impressionnante réussite du «Philosophie Magazine» (créé par ses soins en 2006) va le traiter de mille manières. Il y a de l'histoire, de la science cognitive et du touristique. L'idée reste tout de même de dire à la fin que la beauté des paysages se retrouve aujourd'hui menacée. Plusieurs raisons à cela. D'abord, nos sens se sont bien émoussés depuis la préhistoire. La civilisation moderne nous a ensuite éloignés de la campagne depuis deux ou trois générations. Certains voient enfin de nos jours la vie au travers d'un écran. La crise écologique se double donc d'une crise esthétique. Devenu insensible à la nature, l'homme (ou la femme) se sent le droit de la saccager. Ils faut aussi dire que nous sommes devenus nombreux. Trop nombreux sans doute. La population mondiale a presque doublé en quarante ans. Une multiplication qui frappe Alexandre Lacroix, qui en compte aujourd'hui 42 (d'ans, donc).

Le veto d'Hegel 

Lacroix aime la nature. Il la respecte. La chose ne va pas de soi pour un philosophe. Tout cela cause d'Hegel, cet enquiquineur patenté. «Il aura fallu un siècle et demi pour que l'interdiction de traiter en philosophie de la beauté de la nature, promulguée du haut de sa chaire de Berlin, soit enfin transgressée.» Lacroix salue du coup l'audace de Ronald Hepburn, qui a osé publié en 1966 «un article décisif». Le Britannique a ainsi créé «l'esthétique environnementale». Il s'agit de découvrir pourquoi nous aimons la nature. Les chercheurs ne sont bien entendu pas d'accord entre eux. L'auteur va ici leur donner la parole. A tous. Je me demande s'il aurait vraiment dû le faire. 

Et pourquoi donc? Avec ces bavards, ce gros ouvrage sur un sentiment par définition simple devient par instants aussi barbant qu'un cours ex cathedra. Le lecteur a l'impression que l'auteur a passé à côté de la question avec ces querelles d'Allemands. Pour apprécier ces discours, il faut aimer les idées abstraites. Or j'avoue humblement que d'Hegel je me bats l’œil, que d'Edmund Husserl je me beurre le cul et que de Martin Heidegger je me tamponne le coquillard. J'aime et j'aimerai les arbres avec ou sans leur autorisation. Je préfère quand Alexandre Lacroix nous parle de William Gilpin, l'homme qui a changé la manière de regarder un paysage en inventant le guide touristique ou d'Edmond Burke, qui nous a appris à distinguer le beau du sublime. Ici au moins tout reste clair. Le beau viserait à conserver la vie et le sublime à la détruire. Nous revoici avec Eros et Thanatos, les frères ennemis.

Les sens perdus 

Bien d'autres penseurs se voient cités avant que l'auteur se penche sur la cécité, l'audition, le nez, bref sur tous les organes dont la présence (ou l'absence) modifie la perception de la nature. Comme chacun le sait, il y a les sens nobles et les autres. Notre odorat s'est atrophié depuis le polissage des années 1750. Alain Corbin l'avait déjà dit dans «Le miasme et la jonquille» en 1982. La puanteur s'est alors vue éliminée par un choix culturel. Il a fallu décider si c'était la rose ou la merde qui dégageait l'odeur la plus suave et la plus agréable. DAns le doute, l'élite a fini par opter pour une absence presque totale de flagrance. Je me souviens d'avoir parcouru, chez le très chic Fortnum & Mason de Londres, un immense rayon de fromages ne sentant rigoureusement rien. 

Tout se termine donc avec un cours d'écologie. Là, le lecteur débouche au moins sur du concret. Et de l'actuel, en plus! «Combien de temps nous reste-t-il?» Grave question qui débouche sur un nouveau coucher de soleil, moins exotique celui-ci. Il se situe au bout d'une «marche de trois ou de quatre heures, qui part du village d'Oppède-le-Vieux et que j'ai partagée avec tous les gens que j'aime.» Alexandre va se perdre sous la pluie dans cette expérience sensorielle du type Mont Ventoux pour Pétrarque. «Quel est le sens de cette marche solitaire? Et nos expériences en général sont-elles en elles-mêmes porteuses d'une signification quelconque?» Le lecteur sent ici la tempête sous un crâne, à la Victor Hugo. A la place du coucher de soleil, Alexandre Lacroix rencontrera l'aube. Notez qu'il n'y a qu'un mot pour dire les deux en allemand. Au pays des philosophes donc.

Un certain ennui

Vous l'aurez senti. Si j'éprouve de la sympathie pour le sujet et l'homme, je me suis un peu ennuyé «Devant la beauté de la nature». J'y ai retrouvé tous les concepts qui m'ennuyaient à l'école. J'avais pourtant bien aimé du même auteur le «Voyage au centre de Paris» en 2013. Le sujet s'y révélait mieux cerné. Il y avait davantage de chair. De liberté. De fantaisie aussi. Un dernier mot pour conclure. Juste après avoir terminé ce pavé, je suis allé le soir à Paris, au Centre Pompidou. D'un coup, le public a déserté les salles sur le coup de 19 heures 30. J'ai vu les visiteurs en ombres chinoises devant le ciel rouge. Je ne crois pas qu'ils aient applaudi. Le soleil avait pourtant donné là une de ses meilleures performances.

Pratique 

«Devant la beauté de la nature» d'Alexandre Lacroix, aux Editions Allary, 430 pages.

Photo (Joël Saget/AFP): Alexandre Lacroix, qui signe ici son dix-septième livre.

Prochaine chronique le jeudi 27 septembre. L'automne et l'hiver des musées genevois.

 

 

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