Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Alexandre Friederich signe le "Triptyque de la peur"

Crédits: Wikiwand

Nous devons nous retrouver dans un café lausannois. Le rendez-vous est pris depuis longtemps. Des mois, à mon avis. Je saisirai Alexandre Friederich au vol. Il arrivera d'Espagne, pays où il vit, du moins en partie. Il repartira très vite ensuite vers l'Est. Peut-être jusqu'en Ukraine, apprendrai-je dans la conversation. La répétition engendre la normalité. Avec le Vaudois, je sais qu'il faut s'attendre à se retrouver dans des interstices. A 52 ans, il continue à mener une vie de jeune homme. Un jeune homme qui se verrait pourvu de grands enfants. L'époque du groupe punk, du collectif artistique et même d'«affichage vert» n'est pas si lointaine, même s'il s'agit d'autres vies. D'ailleurs, on peut mener plusieurs existences de front. En ce moment, l'homme s'intéresse ainsi beaucoup au krav-maga, un sport militaire israélien. 

Si je dois voir Alexandre Friederich, ce n'est pas cette fois parce qu'il a raconté dans un livre sa grimpe des cols alpins en vélo, ses errances dans d'ex-mines d'or du Nouveau-Mexique (je pille ici Wikipedia), ses vols en continu sur easyjet (je raccorde maintenant avec ma mémoire) ou ses pérégrinations dans une ville de Detroit réduite à une jungle par la crise. L'écrivain, qui s'infiltre toujours dans ses récits, vient de sortit un «Triptyque de la peur». Un petit livre à la couverture noire, couverte d'une écriture blanche tremblotante. Il y a là, comme de juste, trois textes allant de la préhistoire à un avenir fort peu radieux. «Je les ai écrits dans l'ordre, après trois découvertes. Je pense que le premier reste le meilleur. Le plus abouti.»

Les verracos préhistoriques d'Espagne 

De parle celui-ci? Des verracos d'Espagne. «Le premier qui m'ait frappé se trouve près des murailles d'Avila. Il s'agit d'une figure très brute d'un animal.» Il reste cependant difficile de distinguer l'espèce de cette sorte de sanglier venu du fond des âges, taillés par les Celtes Vettons durant l'Age du fer. «Il y en aurait en tout plus de mille, dont certains se résument à des pierres équarries.» Sans cesse en route, Alexandre s'est mis à rechercher les autres («je dois en avoir vu plus de cent»), puis à s'interroger sur leur naissance, puis leurs transport, «aucun verraco ne se trouvant plus sur son lieu d'origine.» Ces sculptures très primitives lui sont ainsi apparues comme des gardiennes, nées d'une peur viscérale. «Le verracos gardent les Vettons. Ils les protègent.» 

Mais le verraco «échappe à la science»! Il y a bien sûr un moment où l'archéologie, «discipline prospectrice et excavatrice», cède le pas à l'anthropologie, mais celle-ci n'explique pas tout. Libre champ se voit donc donné à la littérature «pour reconstruire le réel». C'est ce que fait Alexandre, tout en marchant. Nous sommes face à un péripatéticien. C'est ainsi que renaissent sous sa plume les peurs primitives, bestiales, chevillées à l'estomac. Une peur qu'espaceront les premières sédentarisations. Une peur à laquelle on peut donner une forme. Celle du verraco, vous l'avez déjà compris.

L'affaire des Mirages 

Le lecteur accomplit ensuite un saut gigantesque. Il se retrouve dans la Suisse frileuse des années 1950 et 1960, avec dans la tête la crainte de la guerre froide et des Rouges, qui pourraient venir un jour de l'Est. Alexandre passe de l'«archéologie fiction» à la «sociologie spéculative». Vu son âge, il s'agit aussi là d'une reconstitution. Il n'a pas vécu l'affaire des Mirages, qui méritaient bien leur nom. Ces avions de combat, commandés par le Département militaire, sont du reste bien oubliés aujourd'hui. «J'y suis arrivé par une rencontre. Un ami d'un ami connaissait Claude Gourillon, qui a fabriqué seul son propre appareil en utilisant des pièces détachées n'ayant pas été utilisées par les techniciens de l'armée.» Une histoire folle, qui se greffe sur une affaire démente. Car les Mirages, qui ne voleront jamais, ont ébranlé le pays, tuant la confiance aveugle du peuple dans ses dirigeants. «Un dirigeant vaudois en l'occurrence puisqu'il s'agissait du conseiller fédéral Paul Chaudet, un ancien vigneron promu stratège.» 

Moins poétique et plus politique, ce second récit détaille cette histoire embrouillée, où s'engloutirent pour rien des millions (on ne parlait pas encore de milliards). Mais qu'y a-t-il derrière? La peur bien sûr. Celle de perdre le contrôle d'un territoire national supposé menacé , puis celle très helvétique de ne jamais faire asssez bien. «Les Mirages, c'est l'exacerbation d'une volonté de propre en ordre. De surpasser les autres. Quitte à rester à la fin cloué au sol.» Le constructeur aéronautique amateur, englué par l'administration fédérale, sert ici de contrepoint. Lui finira par voler. Du moins un peu.

Scène de cul 

Nouveau saut jusqu'à aujourd'hui. Peut être aussi grand que le premier. Le monde a tant changé depuis les années 60! «Pornographie sémantique», la «Scène de cul» part de la réalisation «hard» d'un film où toutes les possibilités érotiques doivent être envisagées, les différents amateurs-acheteurs ayant des fantasmes différents. «Je suis ici parti d'un porno réel, découvert sur le Net. Ce qui m'a frappé, c'est l'automatisme des mouvements des protagonistes, qui semblent du coup programmés. Il y avait aussi la beauté parfaite des acteurs, auxquels il devenait difficile de s'identifier. Nous étions vraiment ici dans le post-humain.» 

Voilà qui tombait bien! Alexandre Friederich travaille en ce moment sur ce sujet, qui inquiète tant les gens qu'on en parle finalement peu. «Je viens de terminer, après beaucoup de lectures spécialisées, un livre correspondant à 400 pages manuscrites.» Conclusions affolantes. L'intelligence artificielle va finir par éliminer l'homme d'aujourd'hui. La perfection, comme la pureté, ont tendance à vouloir faire disparaître ce qui ne correspond pas à leurs critères. Alexandre me décrit ainsi, après quelques phrases sur cet érotisme mécanique, un monde terrifiant de conformité, avec en plus la soumission à la machine. «La cybernétique auquel on nous renvoie sans cesse suppose un individu sans conscience, sans originalité, sans métaphysique et sans personnalité.»

Un roman en poche 

En dehors du café, qui demeure lui résolument à l'ancienne avec ses tables en bois couvertes de graffitis, les nuages se mettent à l'unisson de la conversation. Ils noircissent. Je sens même un coup de frais. Mais Alexandre doit déjà partir vers des ailleurs. C'est un insaisissable, et nos routes se séparent. Je saurai juste encore qu'il a aussi en poche un roman, pas bien gai lui non plus. Avec cette politique-fiction, «qui mettra en scène un professeur fribourgeois» , il ne faudra pas non plus avoir peur d'avoir peur.

Pratique

«Triptyque de la peur», par Alexandre Friederich, aux Editions Art&Fiction, 101 pages.

Photo (Wikiwand): Un alignement de verracos.

Prochaine chronique le vendredi 11 août. Hélène Martini, "l'impératrice de la nuit" est morte à 93 ans. Que reste-t-il de ses music-halls et cabarets?

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