Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Alessandro Cecchi décortique Masaccio. Un ouvrage poids lourd

Crédits: Photo tirée du livre "Masaccio" de l'Imprimerie Nationale

C'est un beau livre. Il s'agit aussi d'un gros livre. Dans la tradition du «coffee table book», comme disent les Anglo-saxons, le «Masaccio» d'Alesssandro Cecchi s'impose par son sérieux. Son approfondissement. Il y a des décennies que l'auteur travaille sur son sujet, pourtant fort restreint. Je rappelle que le peintre toscan est décédé dans sa vingt-septième année, en 1428. Non seulement il avait peu produit, même si l'on commençait jeune à l'époque, mais le temps a opéré son œuvre, par définition destructrice. 

Masaccio est très vite apparu comme un météore. Il a créé en quelques années une nouvelle peinture, comme l'avait fait Giotto un siècle avant lui. Avec ce fils de notaire provincial, orphelin tout jeune, l'art pictural italien a retrouvé une force et une assise qu'il avait perdues avec les joliesses de l'art gothique international. On a souvent relevé que la sculpture a longtemps précédé le tableau d'autel ou la fresque lors du renouveau des années 1400. Des générations entières viendront ainsi s'abreuver (de Michel-Ange à Andrea Boscoli) de réalisations de Masaccio au Carmine de Florence, dont une partie a hélas disparu au XVIIe siècle.

Une série de quatre mains 

Cecchi s'appuie sur les sources d'archives. Il tire ce qu'il peut des «Vies» de Giorgio Vasari, publiées en 1550 et complétées en 1568. La figure de Tommaso di Ser Giovanni di Simone (1), dit Masaccio, n'en demeure pas moins fuyante, même si l'on conserve quelques lignes de sa main. Si l'enfance à Castel San Giovanni, si le parcours florentin semblent assez clair, la fin romaine demeure ainsi mystérieuse (2). On ne connaît ici de Masaccio que la mort, avec un monceau de dettes. Il travaillait alors au triptyque Colonna, avec Masolino. 

La grande difficulté dans l'analyse de la production de Masaccio est en effet qu'il s'agit souvent de quatre mains. Ce réformateur, que dis-je ce révolutionnaire de la peinture, était associé avec un artiste de dix-huit ans (au moins) plus âgé que lui. Il faut distinguer les parts respectives. Masolino, dont le chef-d’œuvre réalisé en solitaire se trouve à Castiglione Olona, à quelques kilomètres de la frontière tessinoise, n'était en plus pas un manche. On lui doit de fort beaux panneaux, d'un style sans doute plus élégant, mais aussi plus superficiel. Inachevées par Masaccio comme Masolino, les célébrissimes fresques du Carmine de Florence ont de plus été terminées, soixante ans plus tard, par le jeune Filippino Lippi dans le goût de ses aînés...

Un texte austère 

Cecchi avance lentement, n'éludant aucun problème d'attribution et cherchant toujours à replacer Masaccio dans le contexte politique et économique de l'époque. Il part donc du triptyque de l'église de San Giovenale de Cascia (près de Pérouse) de 1422, découvert en 1961, pour arriver à la brusque fin romaine. Tout se voit étayé. C'est terriblement pointi, mais il s'agit de faire date. Une lecture plutôt austère, finalement, en dépit des superbes reproductions. 

(1) Les noms de famille se donnaient alors en Toscane en remontant la filiation. Le père de Tommaso se prénommait donc Giovanni et son grand-père Simone.
(2) Masaccio a eu un frère peintre, né en 1406. Une exposition a été dédiée il y a une dizaine d'années à Giovanni di Ser Giovanni, mort dans les années 1480.

Pratique

«Masaccio», d'Alessandro Cecchi, aux Editions Imprimerie Nationale, 366 pages. Attention! Il s'agit là d'un ouvrage très coûteux.

Photo (Tirée du livre): L'une des fresque du Carmine. Les personnages élégants de l'arrière-plan sont de Masolino da Panicale.

Ce texte est immédiatement suivi d'un autre sur le livre "Hodler érotique".

Prochaine chronique le samedi 17 décembre. Expositions parisiennes. Ben et les autres.

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