Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Alain Corbin raconte l'"Histoire du silence", du XVIe siècle à nos jours

Crédits: Caspar David Friedrich/DR

Il existe plusieurs manières d'écrire l'histoire. A longtemps régné la «grande», faite par les rois et rythmée par les batailles. L'histoire économique a ensuite eu le vent en poupe. Tout devait s'expliquer par l'argent. Sont ensuite venues les évolutions de la sensibilité et de la perception. On ne pleure et on ne rit pas aujourd'hui de la même manière qu'au Moyen Age. 

Aujourd'hui âgé de 80 ans, Alain Corbin fait partie des tenants de ce dernier courant. Il s'est aussi passionné pour ce qu'on appelle la «micro-histoire». En 1998, le Français a ainsi publié une biographie de Louis-François Pinagot, un sabotier ayant vécu de 1798 à 1876. L'homme avait été choisi au hasard, dans un registre d'état-civil du département de l'Orne. Son destin banal se voyait proposé comme exemplaire de la vie rurale au XIXe siècle.

Les bruits et les parfums 

Corbin brasse aussi des thèmes immenses. Son ouvrage le plus connu reste ainsi «Le miasme et la jonquille» de 1982, qui montrait combien l'odorat se voyait en fait modelé par la société. Nous ne tolérons plus de nos jours des parfums musqués, des senteurs de cuisine ou des remugles d'étable qui semblaient normaux à nos ancêtres. Le XXIe siècle se fait du coup presque inodore. 

L'actuelle «Histoire du silence», qui pourrait faire pendant à «Les cloches de la terre» de 1994, montre à quel point nous avons aujourd'hui besoin de bruit. Pas de supermarché sans musique, de trajet sans téléphone portable ou de trou dans une conversation. Le silence semblait jadis précieux. Certains monastères en avaient même fait une règle. Ignace de Loyola prévoyait pour lui-même sept heures par jour d'oraison intérieure. Sur le plan laïc, l'amour se devait de rester avant tout silence. Tout cela s'apprenait. Corbin rappelle que quantité d'arts de se taire ont paru en France entre 1630 et 1684. Il y en aura encore de nouveaux à la fin du XVIIIe siècle.

Vie coite 

«La peinture naît dans le silence.» La chose valait jadis. Je crains que les plasticiens n'usent et abusent en 2016 des musiques. La peinture était aussi silence en elle-même. La nature morte se disait jadis «la vie coite». Les symbolistes ont aimé, à la fin du XIXe siècle, les lèvres closes. «L’œil écoute», disait Paul Claudel, en pensant avant tout à l'art hollandais. Le silence chez Edward Hopper se fait déjà plus pesant. C'est celui de l'incommunicabilité. Celui de la haine demeure, lui, plus littéraire. On pense à «Thérèse Desqueyroux» de Mauriac au au «Chat» de Simenon. 

Tout cela est très bien dit dans le livre. On a cependant connu Corbin plus personnel. Plus interventioniste aussi. Son «Histoire du silence» tient un peu de la dissertation du premier de classe. Les exemples sont toujours bien choisis. Le rédacteur se compromet par ailleurs bien peu.

Pratique

«Histoire du silence» d'Alain Corbin, aux Editions Albin Michel, 209 pages.

Photo (DR): Le tableau de Caspar David Friedrich servant d'image de couverture au livre.

Texte intercalaire, suivant immédiatement celui sur "Les couleurs et la mitraille".

 

 

 

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