Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Agnès Giard raconte les love dolls, sculptures et objets sexuels japonais

Crédits: DR

Ce n'est pas une poupée. Quoique... Il ne s'agit pas vraiment d'une œuvre d'art. Bien que... Nous ne sommes pas face à un être vivant. Mais... Difficile de définir un être aussi ambigu que la «love doll». Une spécialité japonaise, dont s'occupe depuis dix ans Agnès Giard. L'anthropologue en a même fait le sujet de sa thèse. Un travail académique dont paraît aujourd'hui une version destinée au grand public. Autrement dit simplifiée et surtout abrégée. Le livre n'en reste pas moins trapu. Ainsi sabré, «Un désir d'humain» compte encore 376 pages. 

Comment en êtes-vous venue, Agnès Giard, aux «love dolls»?
Accidentellement. En travaillant au Japon sur un sujet parallèle, j'ai vu se développer un phénomène ignoré. Occulté. Les chercheurs pensaient que dans ce pays seules les femmes pouvaient faire une révolution, en pratiquant les arts. Ils cherchaient donc dans cette direction. Pour eux, les «love dolls» constituaient non seulement des objets industriels, mais elles se voyaient de toute évidence destinées aux hommes. Ces créations ne sauraient donc former pour eux une sorte de réponse aux injonctions sociales de l'époque. 

Vous montrez qu'on prête aux «love dolls» une origine lointaine.
«Prêter» est le mot. Je montre qu'il s'est forgé un mythe les faisant remonter au XVIIIe siècle, voire à la fin du XVIIe. Il n'en existe aucune preuve. Un journal intime. Une estampe. Rien que quelques vagues histoires de fantômes. Je vois là une stratégie de marketing. Il y a une antériorité à maintenir par rapport aux essais américains. Une idée de luxe accessible à l'époque aux seules élites. Plus la respectabilité, bien sûr! 

Quand est-ce que tout commence?
En 1977. Tout part avec Hideo Tsuchiya, le créateur de la maison Orient. Il débute avec des poupées gonflables dans son «sex shop». De purs objets, qu'il restaure à coups de rustines. L'homme gagne beaucoup d'argent. Ce succès financier le pousse à aller plus loin. Il imagine la première «love doll», qui reste une produit hybride. Quelque chose à mi-chemin entre le coussin d'air et le modèle en dur. Aucun exemplaire n'a survécu de cette création, montrant une femme au large sourire. Je n'en connais qu'une affiche. Il s'agit déjà là d'un produit coûteux, mais il en valait apparemment le coup. 

Et ensuite?
Au bout de quatre ans, Hideo Tsuchiya donne sa poupée avec du latex coulé sur un fond en embryon en uréthane. Une matière molle, élastique et spongieuse. Le contact donne une illusion de chair. Mais une chair bien fragile! Le latex vieillit très mal. 

Il faut donc encore progresser.
Oui, mais Tsushiya se repose sur ses lauriers. Aucune amélioration avant 2001! Le temps de se faire dépasser. En 1996, les Américains copient ses poupées en latex et, dès l'année suivante, ils lancent un modèle en silicone. Une innovation totale. La matière de l'avenir. La «love doll» se répand dans le monde sous le nom de «real doll». Cela marche du feu de Dieu. Les acheteurs croient à une invention «made in USA». Il faut que Tsuchiya réagisse en maîtrisant une technologie lui restant inconnue. Il doit surtout produire une poupée moins lourde. Quarante kilos, c'est énorme pour un objet inerte à manipuler! 

Tsuchiya y est parvenu.
Oui. Mais il avec une mauvaise stratégie. Tsuchiya prétend venir en aide à ceux qui souffrent de solitude, comme les veufs, les divorcés ou les "loosers". Or sa clientèle est avant tout constituée par les «otaku», ou «gens qui restent chez eux». Des «geeks» ne se considérant pas comme des malades ou des frustrés. Bien au contraire! Le discours compassionnel de Tsuchiya passe mal. Les nouveaux consommateurs de «love dolls» sont décomplexés. Il y a même des «coming out» de stars à la TV. Ces vedettes s'y exhibent avec leur "love doll". Une révolution. 

Comment les ventes marchent-elles alors?
Très bien pour un produit de niche, ne serait-ce qu'à cause de son prix très élevé. Orient est en rupture de stock une heure après le du lancement du premier modèle hyper-réaliste. Un modèle créé à la main de A à Z, squelette compris. Les poils sont implantés un par un. Seuls les yeux proviennent du commerce médical. Il faut dire que l'acheteur décide de tout, de l'implantation des cheveux à la couleur des tétons. Le délai de livraison va de six moins à un an. De petites maisons concurrentes se sont infiltrées depuis sur le marché, mais cela n'a rien changé aux temps d'attente. 

A quoi sert, au fait, la «love doll»?
Ce jouet ne s'adresse qu'à une infime minorité de personnes Ces dernières ne désirent pas combler leur solitude. Il la pimentent. Tout cela reste marginal. La publicité tend à faire croire que tout homme seul en possède une. Cette affirmation tient mal devant les chiffres. Il existe environ 13,6 millions d'homme adultes non mariés dans le pays. Il se produit à peine 3000 poupées par an. 

Vous n'avez pas vraiment répondu.
La poupée s'adresse aux adeptes du virtuel. Des gens préférant la fiction à la réalité pour deux raisons. Un, parce qu'ils ne veulent pas répondre aux injonctions sociales voulant faire d'eux des chefs de famille, responsables et travailleurs. Deux, parce qu'ils se savent dotés d'un imaginaire très fort, visant à un amour pur. Un amour qui n'existe pas dans la réalité. La poupée constitue pour eux un support. Mais elle garde souvent l'air distant, avec des yeux fermés ou traversant le regard. La poupée semble ainsi voir à travers son propriétaire. Il a bien sûr la possibilité de la pénétrer, de la posséder sexuellement, ou plus chastement de l'habiller. Mais elle restera toujours comme absente. 

La poupée est composée de trois morceaux, la tête, le corps et le sexe.
Un degré de plus dans l'échelle des difficultés! Nous sommes dans l'univers de l'échec programmé et du désespoir amoureux. La société japonaise est adossée à un mur. Les attentes y demeurent très fortes. Le propriétaire n'a pas envie d'entrer dans ce monde-là. Les trois morceaux, qu'il s'agit pour lui d'ajuster, puisque l'objet se voit livré non monté, empêchent une véritable possession. La poupée va résister au désir d'appropriation. Cela fait partie du jeu. Au Japon, selon moi, en tout cas pour les poupées, l'être c'est le non-avoir. Posséder une poupée, c'est se confronter au néant de soi-même.

Mais revenons au montage.
La poupée reflète un projet d'humain. Quand il reçoit enfin la boîte, le client va pouvoir le matérialiser. Il peut plus tard le modifier. Donner un nouveau corps, par exemple. Cette idée de puzzle me semble intéressante. On poursuit un idéal de soi-même et c'est dans ce hiatus, cet inachevé, que l'être humain se trouve. Il vit dans un déséquilibre que devient ici constructif. 

Il n'existe pas de «Love Doll» en version masculine.
J'ai rencontré un seul exemple. Un échec commercial total. Pourquoi? Parce que les femmes et les «gays» voudraient du vrai sexe. Prosaïque. Tangible. Cela correspond à une idée inverse de celle qu'entretiennent les Occidentaux. Pour nous, les femmes sont romantiques. Pour les Japonais, ce sont les hommes. Je n'y crois pas, bien sûr. Il s'agit là d'une construction culturelle. 

Quelle est la différence essentielle entre votre livre et la thèse dont il est issu?
Le contexte a disparu. J'ai enlevé les objets anthropomorphiques. Un marché juteux au Japon, où leur tourne reste de 30 pour-cent dans les catalogues des «sex-shops». Cela vient aussi de l'idée de renouvellement, inhérente à la civilisation nipppone. Il faut liquider les vieux objets, quels qu'ils soient. Ils risquent de dégager des émotions négatives. 

Même les «love dolls»?
Oui, raison pour laquelle il est très important de leur accorder une cérémonie funéraire avant de les faire disparaître. Même si la "love doll" reste un objet, elle a acquis une âme au contact de l'amour humain.

S'agit-il d'un travail terminé et continuez-vous Agnès Giard?
Je continue, bien sûr! Il se passe des choses passionnantes dans ce domaine. Un artiste vient ainsi de demander un modèle de «love doll» enceinte de neuf mois. Il y aura là d'autres couches de significations à ajouter. Et qu'est-ce qui viendra après le silicone, jugé comme un pis-aller?

Pratique 

«Un désir d'humain», d'Agnès Giard, au Editions Les Belles Lettres, 376 pages.

Photo (DR). Une "love doll", au regard comme absent.

Prochaine chronique, le jeudi 3 novembre. Les galeries genevoises multiplient leurs offres. Les Bains. Art en Vieille Ville. Et j'ai déjà parlé hier d'Art7 à Carouge...

 

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