Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Accatone" de Pier Paolo Pasolini. Deux volumes de textes

Certains films deviennent mythiques. Allez (parfois) savoir pourquoi. «Accatone» de Pier Paolo Pasolini fait partie de ces classiques. La chose signifie qu'il repasse régulièrement en salle, du moins à Paris, tout comme «Mamma Roma». Les cinémas romains se font en effet toujours plus rares et ils diffusent, la plupart du temps, des «block-busters» américains en version doublée. 

A l'instar de toutes les productions jugées importantes des années 60 ou 70, «Accatone» (1) avait fait à l'époque l'objet d'un livre en Italie, accompagné d'un certain nombre de documents. En voici la traduction française, complétée d'essais actuels et de critiques parisiennes de 1962. Il y a aussi là un article postérieur de Pasolini, remontant à 1975. Ce long-métrage, qui avait frôlé l'interdiction au moment de sa sortie, passait alors à la télévision. Le monde change. Mais pas toujours dans le bon sens pour le cinéaste. Celui-ci évoque les «borgate», qui venaient de disparaître, remplacées par de sinistres banlieues. Pasolini parle de «génocide». Le mot peut sembler abusif si l'on pense à ce qui s'est déroulé par la suite au Cambodge, en Yougoslavie, au Rwanda et en Syrie...

Deux longues "veilles" 

Les deux meilleurs textes, rédigés sur le ton du journal intime, sont présentés comme des «veilles». Pasolini raconte la genèse du film et ses désillusions. Fellini, avec qui il avait officiellement travaillé pour «Les nuits de Cabiria» et en sous-main au moment de «La Dolce Vita», devait assumer ce premier long-métrage. Le cinéaste avait fondé une petite maison de production. Seulement voilà! Sans oser le dire, il se sentait choqué par l'histoire de ce voyou de périphérie, vaguement souteneur, un brin voleur, qui finissait par mourir dans un accident. Il s'est donc défilé. Déprime de Pasolini, qui se remet à l'écriture littéraire. 

Quelques jours plus tard, il a rendez-vous avec Mauro Bolognini, avec qui il vient de faire cinq films successifs, tous bien accueillis. Bolognini va tourner seul «La Viaccia», son premier titre en costumes 1900. Il a le trac. Il a besoin d'un avis. Pendant leur conversation, Mauro tombe sur les photos de travail d'«Accatone», dont Pasolini a tourné une scène pour convaincre Fellini. Il est enthousiasmé, mais ne dit rien. Quelques heures plus tard, il retrouve son «camarade d'école» dans une soirée. «Bonne nouvelle». L'après-midi, il a été voir un producteur et semble l'avoir convaincu. Effectivement, Alfredo Bini financera ce film bon marché, qui fera scandale. «Accatone» deviendra en Italie le premier film interdit aux moins de 18 ans.

Une certaine intellectualité 

Les autres contributions à ce double livre se révèlent évidemment plus intellectuelles. C'est fou ce que les têtes pensantes peuvent trouver d'idées compliquées pour parler des gens simples. Pasolini n'échappe pas à ce travers, qui me semble une manière de vouloir compatir sans s'impliquer. Il était par ailleurs devenu un cinéaste coté, puis commercial. Peu de films auront attiré autant de spectateurs que son «Décaméron». C'est son assassinat sordide, en 1975, qui lui restituera son auréole de poète maudit et de tête politique. Mais tout cela ne transparaissait pas quand son premier film est paru, et alors que Bernardo Bertolucci faisait au même moment ses débuts avec un scénario de Pasolini, «La Commare secca». C'est bien loin tout cela. Cela fait plus qu'un demi-siècle...

(1) Le mot signifie plus ou moins "mendiant".

Pratique

«Accatone», de Pier Paolo Pasolini, préface de Carlo Levi, suivi du dossier «Accatone», deux volumes, aux Editons Macula, 218 et 172 pages. Photo (LDD): Un plan du film, tourné en noir et blanc.

Ce texte va avec quelques notes de lecture, un cran plus bas dans la file. 

Prochaine chronique le dimanche 6 décembre. La prostitution au Musée d'Orsay. Un beau sujet de pseudo scandale.

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