Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/A table avec Orson Welles à Hollywood

Les repas étaient animés. Bavards. Il faut dire que l'hôte ne tenait pas de Gargantua que par le physique. Vieilli, un peu aigri, mais nullement assagi, Orson Welles était un personnage «hénorme». Il déversait chaque semaine, au restaurant «Ma Maison» de Hollywood, son content de propos et d'anecdotes sur Henry Jaglom, un réalisateur peu connu. Leurs conversations devaient former la base d'un ouvrage autobiographique, jamais écrit. Welles est mort en 1985, deux ans après le début de ce dialogue à dérapages fréquents. 

Jaglom avait tout enregistré. Les bandes ont reposé un quart de siècle dans un carton à chaussure. Les voici, éditées par Peter Biskind. «Editer» n'est pas vraiment le mot qui convient. Il s'agit là d'une retranscription littérale, avec les interventions des autres clients venus saluer Welles (qui envoie ainsi blackbouler Richard Burton...) ou du serveur. Un serveur lui aussi appelé par le cinéaste à se faire discret, sinon muet.

Une carrière malheureuse

Le récit de Welles, qui tint successivement les rôles d'enfant prodige et de fils prodigue du cinéma américain, ne suit aucun cheminement logique. L'acteur et réalisateur parle non seulement de lui, mais des autres. Il raconte bien sûr l'histoire malheureuse de ses films qui, dès «La splendeur des Amberson» (1942), se verront charcutés par les producteurs. L'homme s'attarde certes sur ses projets avortés, si nombreux. Au moment de son décès, à 70 ans, il avait 19 réalisations à l'état de scénario, de tournage interrompu ou de long-métrage resté dans un placard. Montées avec des bouts de ficelles, ses productions se voyaient abandonnées et reprises. Parfois perdues ou saisies par ses financiers. Le public devrait ainsi découvrir en 2015 «The Other Side of the Wind», tourné par à-coups entre 1969 et 1976. Un mélange de 35mm, de 16 mm, de 8 mm et de vidéo... 

Cette situation inconfortable de rejeté du système («La soif du mal», en 1958, constitue son dernier film américain) invite cepenant Welles à parler longuement des heurs et malheurs de son confrères. Il porte au pinacle Erich von Sdtroheim, déjà condamné bien avant lui à faire l'acteur pour survivre. Il admire l'art avec lequel certains cinéastes comme Michael Curtiz (l'auteur de «Casablanca» en 1943) ou George Cukor ont su s'installer sans honte dans le système. L'auteur de «Citizen Kane» garde aussi des haines terribles. Welles n'a pas de mots assez durs pour Alfred Hitchcock, à qui il finit par dénier tout talent. Il juge «Fenêtre sur cour» ou «Vertigo» («Sueurs froides», si vous préférez) horribles. Et que ne dit-il pas de Chaplin, avec qui il a travaillé en 1947 sur «Monsieur Verdoux»!

Une mémoire parfois en défaut

Pourfendeur du système, ennemi des producteurs, assassin des critiques (Pauline Kael, qui faisait naguère la loi à New York en prend pour son grade), Orson Welles se voit aussi amené à parler de sa vie privée. Une existence elle aussi boulimique. «Je baisais tout ce qui passait.» Défilent ainsi les amours et les amitiés féminines (l'écrivain Louise de Vilmorin, Marlène Dietrich). Un chapitre se devait d'être consacré à Rita Hayworth, dont il resta le mari de 1943 à 1947. Un chapitre douloureux. Il aura contribué à détruire la superstar hollywoodienne, déjà très fragile. «Je ne savais pas qu'elle serait aussi malade.» Reste de leur aventure un film, «La dame de Shanghai». «C'était une actrice douée, qui n'a jamais eu sa chance.» 

Né en 1941, Henry Jaglon a tourné son premier film (avec Welles, d'ailleurs) en 1974. Il ne connaît pas les arcanes du vieil Hollywood. Welles explique. Il se souvient. Sa mémoire lui fait parfois défaut. Comme dans toute conversation, il y a des erreurs, qu'une édition plus pointue aurait corrigé dans des notes plus abondantes. Politiquement correct, Jaglon se choque des propos libres de Welles, qui appelle un chat un chat un black un nègre. Tous deux partagent cependant un goût très américain du cinéma. Je veux dire par là un respect au seul film engagé et une incompréhension totale pour la «politique des auteurs» menée dans les années 1950 par «Les Cahiers du Cinéma». Pour eux, ni Howard Hawks, ni Samuel Fuller ne sont de créateurs. Tout au plus des artisans. 

Il faut évidemment avoir vu Welles et connaître l'époque et ses personnages pour trouver du plaisir au livre. Il se dévore dès lors d'une traite. Le cinéaste ne se met-il pas au propre comme au figuré à table?

Pratique 

«En tête à tête avec Orson, Conversations entre Orson Welles et Henry Jaglom», aux Editions Robert Laffont, 368 pages. Photo (Columbia Pictures): Orson et Rita Hayworth dans "La dame de Shanghai" (1947). 

cet article est accompagné d'un autre sur Maurice Tourneur, autre rejeté du cinéma.

Prochaine chronique le mercredi 24 juin. Paris se bouge enfin pour le peintre allemand Markus Lüpertz.

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