Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/A la redécouverte du cinéaste Maurice Tourneur

Le nom reste vaguement connu. Le prénom ne dira rien à la plupart des gens, même s'ils aiment le cinéma. Maurice Tourneur (1879-1961) est bien le père de Jacques Tourneur, célèbre en son temps pour des films d'horreur comme «Cat People» (1942) ou «I Walked With a Zombie» (1943). 

Né près de vingt ans avant l'invention du 7e Art, ancien décorateur, ex-homme de théâtre, Maurice Tourneur a pourtant fait partie des réalisateurs les plus innovants des années 1910. Christine Leteux lui consacre aujourd'hui un énorme livre, basé tant sur des dépouillements d'archives inédites que sur le visionnement des films survivants. Le cinéma muet tient du continent perdu. Tout s'est conservé, ou détruit, par hasard. Comment s'y retrouver au milieu d'autant de lacunes?

De Paris à Hollywood 

Tourneur a bien sûr commencé sa carrière à Paris. Vers 1910, la France dominait encore l'industrie cinématographique mondiale. Il a ainsi été amené à tourner aux Etats-Unis. Dans une filiale. A la déclaration de guerre, cet objecteur de conscience n'est pas revenu, ce qui lui vaudra de gros ennuis plus tard. Il participera ainsi à l'édification des trusts américains, qui émigreront vite de New York à la Californie. 

Tourneur a énormément produit entre 1914 et 1920, Pour Christine Leteux comme pour d'autres, il reste un des créateurs du récit cinématographique, alors basé sur la seule image, avec David Wark griffith et Cecil B. DeMille. En 1926, le Français quitte cependant les Etats-Unis. Un producteur exécutif, tranchant de tout, lui est désormais imposé, comme à ses collègues. Une ingérence qu'il juge incompatible avec son art.

Une seconde carrière française 

Si la période muette, remise à l'honneur il y a un siècle par les «Giornate» de Pordenone, reste connue des seuls rats de cinémathèque (1), l'époque française est revisitée grâce aux efforts (eux aussi lointains) de Patrick Brion pour France3. Il s'agit d'un moment très inégal, avec beaucoup de commandes. Elle se termine en 1948, après d'excellentes choses pendant la guerre pour la Continental, qui avait le défaut d'être allemande (2). Oublié, bientôt infirme, Tourneur sombre alors dans la misère. Il est aidé financièrement par Clarence Brown, son ancien assistant, devenu réalisateur vedette à la MGM. 

L'ouvrage se révèle extrêmement bien fait. Il se lit avec plaisir. On admire la pugnacité de l'auteur et le courage de l'éditeur. Comment vendre Tourneur en 2015, alors que ses longs-métrages les plus accomplis ont aujourd'hui près de 100 ans et que le petit monde des cinéphiles se meurt? 

(1) Des rats mal rassasiés. La Cinémathèque française programme peu de muets et celle de Bruxelles utilise la salle qui leur était vouée pour d'autre projections.
(2) Son parlant le plus connu reste «La main du diable» (1942).

Pratique

«Maurice Tourneur, Réalisateur sans frontières», de Christine Leteux, aux Editions La Tour Verte, 525 pages. De Tourneur, YouTube offre une très belle copie de «Figures de cire» (1914), plusieurs versions de «The Blue bird» (1918), dont une au moins excellente, quatre différentes de «Pride of the Clan» (1917) et une, hélas un peu floue, du magnifique «The Last of the Mohicans» (1920). Photo (LDD): Maurice Tourneur et l'une de ses actrices, Elsie Ferguson, vers 1917. 

Ce texte intercalaire accompagne celui sur le livre dédié à Orson Welles.

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