Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/A la découverte du peintre Grégoire Guérard, actif entre 1512 et 1538

Crédits: DR

C'est une bien curieuse histoire que celle de la peinture! Il y a d'un côté d'innombrables noms. De l'autre des œuvres encore plus abondantes. Et pourtant il demeure quantité d'artistes connus par les archives dont on resterait bien en peine de citer une œuvre sûre, alors que les tableaux orphelins de père (et parfois de mère) se comptent par dizaines de milliers. Du moins jusqu'aux débuts du XIXe siècle. Autant dire que l'historien se retrouve face à un énorme puzzle, dont manquent par ailleurs la plupart des morceaux, victimes du temps et des hommes. 

De temps en temps émerge cependant un artiste majeur, ou du moins important. Tout le monde connaît les cas historiques de Vermeer ou de Georges de La Tour. Il y a une trentaine d'années, François-André Vincent sortait du purgatoire grâce à Jean-Pierre Cuzin. Cet oublié du XVIIIe siècle a récemment fait l'objet d'une triple exposition à Tours, Montpelllier et Paris. Il y a environ dix ans, Louis Cretey surgissait du néant. Ce Lyonnais du XVIIe siècle a reçu une grande rétrospective de la part de ce que l'on suppose être sa ville natale. Sa biographie demeure en effet plus que lacunaire.

Entre Troyes et Tournus 

Aujourd'hui, c'est Grégoire Guérard qui se voit tiré de l'ombre. Actif à Troyes, à Tournus et sans doute en Italie, ce créateur du XVIe siècle doit beaucoup à Frédéric Elsig qui l'a, si j'ose dire, repris en mains. Le Genevois d'adoption a su relier un groupe d’œuvres reconstitué et un document d'archives de 1522. Il a aussi identifié quelques réalisations inédites, ou plutôt inconnues. Guérard a ainsi pu bénéficier d'une représentation appuyée dans la toute récente exposition «François Ier et les Pays-Bas» du Louvre. Le peintre fait aujourd'hui l'objet d'une monographie traitant également ses épigones (ou suiveurs, si vous préférez). Elle est bien entendu due à Frédéric, à qui je cède maintenant la parole. 

Frédéric Elsig, que sait-on de Grégoire Guérard?
Très peu de chose. Apprécié de son vivant, l'homme a vite été oublié. Les archives bourguignonnes ont été soigneusement explorées à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Elles ont livré à peine trois documents sur son compte. Le premier date de 1518 et se situe à Tournus. Il s'agit d'une indulgence romaine pour le peintre Bartolomeus Pons, qui est dit vivant chez Guérard. On peut en déduire qu'ils ont été ensemble, et de manière précoce, dans la Ville éternelle. De 1522, nous avons une commande détaillée pour un retable prévu à Chalon-sur-Saône. Guérard réside encore à Tournus. En 1530, il se voit rémunéré pour un vitrail au château de Brancion. Une piste intéressante. Il a donc, comme il était courant à l'époque, travaillé comme peintre verrier. L'historiographie nous livre en plus un témoignage fiable de 1581. Il y est dit «excellent peintre, compatriote et parent d'Erasme de Rotterdam». 

Quand a-t-on recommencé à parler de lui?
Pas vraiment de lui... En 1965, Michel Laclotte a monté une immense exposition à Paris sur «Le XVIe siècle européen». Il y avait notamment là un groupe d'environ dix panneaux anonymes, regroupés sous le nom de convenance de Maître du Triptyque d'Autun. Une œuvre datée 1515. Une réalisation intéressante, du reste. On pense à du Jan van Scorel avant Jan van Scorel. C'était un début. Par analogies stylistiques, d'autres panneaux ont rejoint depuis cet ensemble. Il y a aussi eu des vitraux. Aucune signature, bien sûr. En revanche, tout se voit précisément daté avec une graphie très reconnaissable. On est ainsi arrivé à un corpus partant de 1512 pour finir en 1538 avec des provenances de Troyes, d'Autun ou de Bourg-en-Bresse. 

Comment le lien s'est-il effectué entre le Maître d'Autun et Grégoire Guérard?
Par le document de 1522. La description très précise du sujet coïncidait avec un retable du groupe. Il devenait clair que Guérard était l'auteur de l'ensemble. J'ai été amené à le dire dans un article paru en 2005. 

Quelle est aujourd'hui l'importance quantitative de l’œuvre?
Une quarantaine de numéros. C'est substantiel pour un peintre français du XVIe siècle. Naturellement, il y a eu de la perte. C'est ce qui amène a penser que Guérard a dû exercer une sorte de monopole dans certaines régions. Cela dit, dans celles qui nous concernent, l'iconoclasme protestant de 1562 a frappé moins fort qu'ailleurs. La quasi totalité de la production religieuse lyonnaise a par exemple été anéantie. 

Comment êtes-vous arrivé à Guérard, Frédéric Elsig?
Par mon intérêt pour la peinture française du XVIe siècle. Il n'est du reste pas éteint. Guérard m'a amené au projet «Peindre en France au XVIe siècle», dans le cadre de l'Université de Genève où j'enseigne l'art du Moyen Age. Depuis 2010, un colloque traite chaque année d'une ville spécifique. Il y a eu Lyon, Troyes, Rouen ou Dijon. En 2018, ce sera Bourges qui tiendra la vedette les 27 et 28 avril. Cette ville, alors déjà sur le déclin, a permis de belles découvertes, dont Jean Lécuyer. Toulouse ou Avignon devraient suivre. Cela dit, il faut pas trop se focaliser sur un lieu précis à l'instar des historiens du XIXe siècle, qui vantaient une création purement vernaculaire. Immobile. Fixe. Les peintres bougeaient beaucoup au XVIe siècle. 

Vous ne vous limitez pas aux communications.
Absolument! L'idée est de publier les interventions l'année même. Nous avons inité avec Carmen Decu Teodorescu une collection de livres voulue accessible. Grégoire Guérard en inaugure une autre, toujours aux éditions Silvana en Italie, avec lesquelles il est agréable de collaborer. Elle sera dédiée à de peintres méconnus, voire inconnus. Je pense à Nicolas Cordonnier, dont l’œuvre se reconstitue aujourd'hui en jouant des similitudes. L'ensemble constituera d'une certaine manière un hommage au «connossoirship», si important et si décrié par les universités et les musées dans la mesure où cette forme de flair, ou plutôt d’œil, leur échappe. Le «connossoirship» n'existera bientôt plus que chez les marchands. Ce sont eux qui font maintenant souvent avancer l'histoire de l'art... 

Avec quels moyens travaillez-vous?
Un subside de la Fondation Sandoz depuis 2010. Sandoz avait déjà créé à Genève une chaire que j'ai du reste occupée.

Pratique

«Grégoire Guérard», par Frédéric Elsig aux Editions SilvanaEditoriale, 158 pages. L'ouvrage comporte un catalogue raisonné.

Photo (DR): Un fragment d'une des quelques quarante oeuvres conservées de Grégoire Guérard, le fameux "Triptyque d'Autun".

Prochaine chronique le lundi 11 février. Le pastel à l'Hermitage de Lausanne.

 

 

 

 

 

 

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