Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/A "Fordetroit" ruiné avec Alexandre Friederich

L’apocalypse n'est pas pour demain. Elle a commencé il y a des déjà années à Detroit. L'ancienne capitale automobile des Etats-Unis compte aujourd'hui moins de 700.000 habitants, alors qu'elle en abritait 1,9 million en 1950. La dernière fois qu'elle a fait parler d'elle, en décembre 2014, c'était pour une gigantesque panne d'électricité due à la vétusté des installations. C'est là qu'Alexandre Friederich, dont j'avais déjà parlé pour «Easyjet», a décidé de passer un mois. Pour voir. Il en ressort un ouvrage court, mais inconfortable. Son titre, «Fordetroit» contracte les voitures Ford et le nom de la cité, en faillite depuis 2013. 

Alexandre Friederich, vous êtes allé sur place.
Quand même! Il me fallait voir. Je devais fréquenter les gens. Je m'y suis donc rendu l'an dernier en juin, en partant d'Amsterdam. Il y avait un contrôle douanier américain là-bas. Les agents n'ont jamais voulu croire que j'y allais faire du tourisme. C'était louche. Ils n'ont été convaincus qu'après avoir entendu que j'étais écrivain. Ils ont tout de même vérifié sur Internet. 

Connaissiez-vous quelqu'un sur place?
Non. J'avais contacté par ordinateur six ou sept personnes susceptibles d'accueillir un hôte Deux m'avaient répondu. Le réseau a ensuite fonctionné, mais en arrivant je n'avais que deux nuits garanties. Il faut que je précise qu'au centre de Detroit, totalement dévasté par la crise, il subsiste quatre hôtels, dont un paradoxalement de luxe.

Quel était au départ votre but?
Je voulais mettre à l'épreuve mon idée que Detroit était une ville du futur. C'était une intuition. J'en suis maintenant persuadé. Le capitalisme à l'américaine ne peut qu'engendrer ce genre de situations. J'ai donc ici un propos sociologique, politique et social. Le côté esthétique des ruines de Detroit, déjà très exploité, ne m'intéresse pas. 

Comment la cité a-t-elle pu en arriver là?
C'est une création assez moderne. Detroit ne remonte pas au XVIIIe siècle, comme nombre de métropoles des Etats-Unis. Sa réelle importance, après le coup pouce des usines Ford, est venue après 1945. Les chaînes automobiles pouvaient aussi fabriquer des armes. Le déclin a débuté dans les années 1980-1990. Il ne s'est jamais arrêté depuis. Les habitants se répètent, pour s'en persuader, que le pire est derrière eux. Je ne vois pourtant aucun retour à la normale possible au coeur de la cité, qui a connu non seulement une chute économique, mais un changement total de sa population. 

C'est à dire...
Le 95 pour-cent des Détroitiens est aujourd'hui Noir. Il reste 5 pour-cent de Blancs, qui ne leur parlent pas. L'Amérique est un pays raciste. Leur fameux «politiquement correct» constitue pour eux un produit d'exportation. Les autres Blancs vivent dans la grande couronne, contrairement à ce qui se passe en Europe. Quand vous arrivez enfin chez eux, après avoir emprunté un des derniers autobus existants, désormais sans horaire fixe, vous avez l'impression de débarquer à Hollywood. 

Qu'est-ce qui vous a le plus frappé là-bas?
Tout... D'abord les rues. Ce sont de vraie autoroutes, pensées pour la bagnole, alors qu'il n'en roule presque plus. Les piétons ne se révèlent en fait pas tellement plus nombreux. Les gens se traînent. Il faut dire qu'ils sont souvent gros, à force de «junk food». On ne cuisine pas, à Detroit. Les maisons sont bien sûr à vendre. Une grande, conçue pour trois familles, et encore dans un étant possible, vaut 20.000 francs. L'Etat vend les pires, afin d'éviter le vide et le banditisme, un dollar. A part ça, il n'y a pratiquement plus de magasins. Les échanges se font par troc. Les salaires, pour ceux qui ont encore du travail, deviennent minuscules. Trois cent cinquante dollars par mois, c'est bien. Pour un de mes hôtes, une mauvaise soirée, c'était trois dollars. Dans le bar où il servait, il ne touchait que les pourboires. 

Votre réaction?
Je me suis d'abord senti effrayé. J'avais surtout perdu mes repères. Je n'avais plus aucun rapport au lieu, au temps et au voisinage. Les Américains sont déjà des êtres à part. Ici, c'est pire. C'est comme si la misère avait aspiré les mots. Il y a bien des dialogues. Les gens parlent même facilement. Mais aucune idée ne se voit en fait émise. La conversation n'a pas de contenu. Cela dit, on s'adapte à tout ça. 

Que diriez-vous pour conclure?
Detroit constitue vraiment une métaphore et une prémonition de ce que deviendront les Etats-Unis. Le pays a quelque chose d'impuissant et de tétanisé, en dépit des apparences. Les autorités gouvernementales ont peur de ce qui pourrait éclater si les pauvres sortaient de leur torpeur. Mais on pourrait dire la même chose en France...

Pratique

«Fordetroit», d'Alexandre Friederich, aux Editions Allia, 122 pages. L'auteur parlera de son ouvrage au Rameau d'or genevois le vendredi 11 septembre à 18h, en compagnie de son éditeur Gérard Bérreby. Sites www.lelivresurlesquais.ch et www.rameaudor.ch Photo (DR): Alexandre Friederich.

Ce texte accompagne l'entretien en compagnie de Daniel de Roulet, qui propose lui aussi des récits de voyage. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’apocalypse n'est pas pour demain. Elle a commencé il y a déjà des années à Detroit. L'ancienne capitale automobile des Etats-Unis compte aujourd'hui moins de 700.000 habitants, alors qu'elle en abritait 1,9 million en 1950. La dernière fois qu'elle a fait parler d'elle, en décembre 2014, c'est pour une gigantesque panne d'électricité due à la vétusté des installations. C'est là qu'Alexandre Friederich, dont j'avais déjà parlé pour «Easyjet», a décidé de passer un mois. Il en ressort un ouvrage court, mais inconfortable. Son titre, «Fordetroit» contracte les voitures Ford et le nom de la cité, en faillite depuis 2013.

 

Alexandre Friederich, vous êtes allé sur place.

Quand même! Il me fallait voir. Je devais fréquenter les gens. Je m'y suis donc rendu l'an dernier en juin, en partant d'Amsterdam. Il y avait un contrôle douanier américain là-bas. Les agents n'ont jamais voulu croire que j'y allais faire du tourisme. C'était louche. Ils n'ont été convaincus qu'après avoir entendu que j'étais écrivain. Ils ont tout de même vérifié sur Internet.

 

Connaissiez-vous quelqu'un sur place?

Personne. J'avais contacté par ordinateur six ou sept personnes susceptibles d'accueillir un hôte Deux m'avaient répondu. Le réseau a ensuite fonctionné, mais en arrivant je n'avais que deux nuits garanties. Il faut que je précise qu'au centre de Detroit, totalement dévasté par la crise, il ne subsiste que quatre hôtels, dont un paradoxalement de luxe.

 

Quel était au départ votre but?

Je voulais mettre à l'épreuve mon idée que Detroit était une ville du futur. C'était une intuition. J'en suis maintenant persuadé. Le capitalisme à l'américaine ne peut qu'engendrer ce genre de situations. J'ai donc ici un propos sociologique, politique et social. Le côté esthétique des ruines de Detroit, déjà très exploité, ne m'intéresse pas.

 

Comment la cité a-t-elle pu en arriver là?

C'est une création assez moderne. Detroit ne remonte pas au XVIIIe siècle, comme nombre de métropoles des Etats-Unis. Sa réelle importance, après le coup pouce des usines Ford, est venue après 1945. Les chaînes automobiles pouvaient aussi fabriquer des armes. Le déclin a débuté dans les années 1980.1990. Il ne s'est jamais arrêté depuis. Les habitants se répètent, pour s'en persuader, que le pire est derrière eux. Je ne vois pourtant aucun retour à la normale possible au cour de la cité, qui a connu non seulement une chute économique, mais un changement total de sa population.

 

C'est à dire...

Le 95 pour-cent des Détroitiens est aujourd'hui Noir. Il reste 5 pour-cent de Blancs, qui ne leur parlent pas. L'Amérique est un pays raciste. Leur «politiquement correct» constitue un produit d'exportation. Les autres Blancs, eux, vivent dans la grande couronne, contrairement à ce qui se passe en Europe. Quand vous arrivez enfin chez eux, après avoir emprunté un des derniers autobus existants, désormais sans horaire fixe, vous avez l'impression de débarquer à Hollywood.

 

Qu'est-ce qui vous a le plus frappé là-bas?

Tout.. D'abord les rues. Ce sont de vraie autoroutes, pensées pour la bagnole, alors qu'il n'y en a presque plus. Les piétons ne se révèlent pas tellement plus nombreux. Les gens se traînent. Il faut dire qu'ils sont souvent gros, à force de «junk food». On ne cuisine pas, à Detroit. Les maisons sont bien sûr à vendre. Une grande, conçue pour trois familles et encore dans un étant possible, vaut 20.000 francs. L'Etat vend les pires, afin d'éviter le vide et le banditisme, un dollar. A part ça, il n'y a pratiquement plus de magasins. Les échangent se font par troc. Il faut dire que les salaires, pour ceux qui ont encore du travail, deviennent minuscules. Trois cent cinquante dollars par mois, c'est bien. Pour un de mes hôtes, une mauvaise soirée, c'était trois dollars. Dans le bar où il servait, il ne touchait que les pourboires.

 

Votre réaction?

Je me suis d'abord senti effrayé. J'avais surtout perdu mes repères. Je n'avais plus aucun rapport auiieu, au temps et au voisinage. Les Américains sont déjà des êtres à part. Ici, c'est pire. C'est comme si la misère avait aspiré les mots. Il y a bien des dialogues. Les gens parlent facilement. Mais aucune idée n'est en fait émise. La conversation n'a pas de contenu. Cela dit, on s'adapte.

 

Que diriez-vous pour conclure?

Detroit constitue vraiment une métaphore et une prémonition de ce que deviendront les Etats-Unis. Le pays a quelque chose d'impuissant et de tétanisé, en dépit des apparences. Les autorités gouvernementales ont peur de ce qui pourrait éclater si les pauvres sortaient de leur torpeur. Mais on pourrait dire la même chose en France...

 

«Fordetroit», d'Alexandre Friederich, aux Editions Allia, 122 pages. L'auteur sera bien sûr à Morges au Livre sur les quais, qui se déroule en bord de lac les 4, 5 et 6 septembre. Il parlera de son ouvrage au Rameau d'or genevois le vendredi 11 septembre à 18h, en compagnie de son éditeur Gérard Bérreby. Sites www.lelivresurlesquais.ch et www.rameaudor.ch

 

Ce texte accompagne l'entretien en compagnie de Daniel de Roulet, qui propose lui aussi des récits de voyage.

 

Prochaine chronique le lundi 7 septembre. Place aux Journées du Patrimoine, version suisse romande.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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