Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LISBONNE/A la découverte de la baroque Josefa de Obidos

C'est une figure nationale. Mais nationale seulement. Josefa de Obidos reste inconnue à l'étranger, sauf peut-être en Espagne où elle a vu le jour en 1630. Il n'y avait du reste plus de Portugal à l'époque. Rappelons que le pays, à la suite de la disparition (1) du roi Sebastião en 1578 lors d'une bataille au Maroc, avait été absorbé par l'Espagne de Philippe II. Il ne renaîtra qu'en 1640, dans la douleur, avec la dynastie des Bragance. Née à Séville d'un père portugais et d'une mère andalouse, la petite Josefa était alors installée depuis six ans à Obidos, en Estrémadure. Une ravissante petite ville fortifiée, dont elle portera un jour le (sur)nom. 

Josefa de Ayala Figueira fait aujourd'hui l'objet d'une vaste exposition au Museu Nacional de Arte Antigua de Lisbonne, qui possède nombre de ses œuvres. Fille, sœur et belle-sœur de peintre, avec un oncle maternel proche de Zurbaran, elle bénéficiait du contexte favorable à son éclosion. La plupart des figures féminines des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, qu'on redécouvre aujourd'hui sous l'impulsion du «gender» cher aux féministes anglo-saxonnes, sortent en effet d'une famille d'artistes. Formées sur le tas, elle pouvaient se faire un nom, ou rester dans l'ombre. Que sait-on par exemple des sœurs de Laurent de La Hyre, religieuses, sinon qu'elle peignaient à la manière de leur célèbre frère dans les années 1650?

Vedette et femme d'affaires

Tel n'est pas le cas de Josefa, qui est devenue très jeune une véritable vedette, ce qui lui permettra plus tard d'acquérir un manoir et un domaine, dont proviendront en partie ses ressources financières. Elle assurera ainsi son indépendance. Cette célibataire endurcie pourra ainsi se permettre de refuser la proposition de servir d'artiste officielle à la nouvelle cour de Portugal. Elle n'en restera pas inactive pour autant. Réalisée avec l'aide d'un atelier, ses tableaux se révèlent très (trop?) nombreux. Outre les petites peintures de dévotion, il y a ainsi les vastes retables, qui n'ont bien sûr accompli qu'en partie le voyage vers le Museu Nacional de Arte Antigua. Ces mastodontes se multiplieront jusqu'à sa mort en 1684.

Il y a donc deux choses dans sa production. Le visiteur découvre, dans des vitrines, des tableautins de dévotion, destinés à une clientèle privée. Sujets plutôt aimables, contrairement à certaines toiles montrant (en grand) des Christ sanguinolents. Vierge et saintes, aux allures de poupées, y arborent des yeux immenses et de minuscules bouches. Un canon de beauté que l'on retrouverait (mais c'est accidentel) chez un artiste comme le Français Claude Vignon, de deux générations plus âgé. C'est joli. Un peu naïf. Pas trop répétitif, contrairement à ce qui se passe avec les natures mortes, où le public reconnaîtra la reprise «ad nauseam» de certains motifs.

Retables assez laborieux 

A côté de ces tableaux de poche et de ces «bodegones» (2), il y a donc les grosses machines. C'est là que les choses se gâtent. Josefa, qui ne travaillait pas d'après nature, mais en adaptant des gravures ou les réalisations de ses collègues, révèle ses maladresses et sa peine à composer. On pense un peu à ces jolis bébés chiens qui font, adultes, de vilains cabots. Il faut cependant dire que de telles œuvres n'étaient pas pensées pour se voir vues d'aussi près, avec autant de lumière. Elle se trouvaient bien loin des fidèles, dans un décor sculpté et doré tenant de la pâtisserie. Le tout devait se découvrir avec le parcimonieux éclairage de quelques fenêtres (sales) et des cierges. 

Le musée a voulu montrer Josefa en contexte. Il y a donc, sur les quelques 130 pièces présentées, des réalisations de son père Balthazar Gomes Figueira, de sculpteurs baroques comme Frei Cipriano da Cruz (assez impressionnantes, dans le genre pas joyeux) et même deux toiles de Zurbaran. Quelques reliquaires, dont un destiné énorme à se voir porté lors de processions, complètent ce voyage en piété dévote et un peu bornée. Les prêts restent pour la plupart ibériques (Séville, l'Escorial, le Prado). Le Louvre a ainsi refusé, on se demande bien pourquoi, l'envoi de son Josefa, qu'il ne me semble pourtant jamais avoir vu sur une cimaise.

Une collection importante 

Je rappellerai pour terminer que le Museu de Arte Antigua, l'un des multiples que compte Lisbonne (2), possède par ailleurs une collection permanente importante. Elle va du trésor national que constituent les panneaux réalisés au XVe siècle par Nuno Goncalves à la «Tentation de Saint Antoine» de Jérôme Bosch ou au célèbre «Saint Jérôme» de Dürer. Logée dans un beau bâtiment, l'institution possède par ailleurs un important secteur dédié aux arts décoratifs. Il contient entre autre l'orfèvrerie réalisée au XVIIIe siècle par le Parisien Thomas Germain pour les Bragance. L'équivalent français de ces merveilles a été fondu depuis longtemps. 

(1) Disparition au propre. Le mystère plane. Différents imposteurs ont ensuite tenté de se faire passer pour lui.
(2) Un «bodegón» est donc une nature morte.
(3) ll y a un musée de l'Orient, de la bière, de l'électricité, de la marionnette, de la pharmacie, de la musique, des arts décoratifs, de l'azulejo (très bien celui de l'azulejo!) et j'en passe. Celui des carrosses vient de voir transféré dans un édifice moderne, du genre «geste architectural».

Pratique

«Josefa de Obidos e a invenção do Barroco Potuguês», Museu de Arte Antigua, rua das Janelas Verrdes, Lisbonne, jusqu'au 6 septembre. Tél. 00351 213 912 800, site www.museudearteantigua.pt Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Attention! Il y a deux entrées, dont une pour la seule exposition. Photo (Sotheby's): "L'extase de sainte Marie-Madeleine" de Josefa de Obidos. Il s'agit d'un tout petit tableau.

Prochaine chronique le lundi 24 août. Le CAN neuchâtelois fête ses 20 ans dans les anciens abattoirs de Serrières. Cela s'appelle "L'hospice des Mille Cuisses".

 

 

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