Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LILLE/Le Palais des beaux-arts vante la "Joie de vivre"

«Joie de vivre»! Voilà au moins un titre qui va à contre-courant. Notre époque semble en effet préférer les expositions vous rabaissant les épaules de désespoir, les pièces de théâtre (subventionné) vous laissant démoralisés pour trois mois et les films (présentés en festival) aux sujets plutôt plombés. La prochaine «Bourse Nestlé du Festival Images de Vevey», pour citer un seul petit exemple, ne vient-elle pas de se voir attribuée à la Française Laurence Aëgerter pour un projet sur la démence sénile? Chic, on se réjouit de voir ça! 

C'est donc avec surprise que le visiteur découvre un Palais des beaux-arts de Lille intitulant son actuelle manifestation, reconnue «d'intérêt national» par le Ministère de la culture, «Joie de vivre». La ville du Nord, tout comme ses grandes banlieues Roubaix et Tourcoing, en manque d'ordinaire beaucoup. Difficile de faire plus sinistre que cette pseudo métropole, dévastée par l'urbanisme des années 1960 et 1970. Pourtant restauré il y a une quinzaine d'années, le Palais des beaux-arts se révèle en plus un musée mal tenu. Accrochage déficient, éclairage atroce (quand il y en a), le bâtiment étale les vicissitudes de son parcours récent. Le directeur Alain Tapié n'a-t-il pas été congédié il y a quelques années par la maire toute-puissante Martine Aubry?

Un propos social

«Joie de vivre», que propose Bruno Girveau, l'actuel directeur de l’établissement (1), n'entretient à mon avis aucun propos scientifique. L'argument reste au plus social. Il s'agit de rendre son lustre à une notion aujourd'hui aussi décriée qu'au temps où le rire se voyait stigmatisé par Aristote, puis saint Bernardin de Sienne. Tout commence ainsi par une amusante installation, due à Wim Delvoye (et sans doute toute une équipe). Elle regroupe 4000 étiquettes différentes de «La Vache qui rit», créées en diverses langues depuis 1921. Un pied de nez, ou plutôt un coup de corne, aux beaux-arts. 

L'environnement suivant annonce mieux la couleur, si j'ose dire. Il est jaune soleil grâce au «Magic Sun» de Mark Handforth, un prêt du FRAC de Poitou-Charente. Ces tubes de néon, disposés autour des portes (contiguës) d'entrée et de sortie, apparaissent tout à fait dans la note. La joie de vivre, c'est «sea, sex and fun», comme aurait dit Serge Gainsbourg. La première des six sections se voit ainsi nommée «Sous le soleil». Tout va mieux quand il fait beau, surtout au bord de l'eau. En témoignent aussi bien des toiles de Kupka que de Dufy que la présence insolite d'un Edvard Munch entre deux périodes dépressives.

Moments privilégiés 

L'enfance et ses jeux, les parties de campagne et leurs plages vertes, les liens familiaux (quand les choses vont bien) prennent le relais, avant que le public passe aux liesses, aux corps joyeux et aux rires. Ces dénominations prouvent que la joie n'existe que par instants. Le bonheur permanent constitue un leurre, même s'il est devenu le but des sociétés modernes. Avant, comme en témoignent des toiles flamandes ou françaises, il s'agissait de cueillir des moments privilégiés (mariage, kermesse ou promenade en patins sur un canal gelé), alors que l'existence restait brève et se terminait mal. Notez que les choses n'ont pas toujours évolué. L'ultime espace propose un éclat joyeux d'Anna Nicole Smith, vu par le photographe Andres Serrano. On sait que l'ex-«playmate», veuve d'un milliardaire octogénaire dont l'héritage lui a échappé, est morte de manière trouble à 39 ans, peu après le décès de son fils par overdose... 

Les musées nationaux ont beaucoup prêté à Lille. Cela semble logique. Le Palais des beaux-arts a cependant obtenu de l'argent pour prospecter ailleurs. Le Munch arrive d'Helsinki, le Chardin des Offices et des «Jeux d'enfants» de Charles Coypel de Californie, ce qui paraît dans ce dernier cas bien loin. La Galerie Tretiakov de Moscou a également effectué un envoi, histoire de représenter le bonheur russe. Venus nombreux alors que les salles permanentes du musée demeurent désespérément vides, les visiteurs cherchent cependant du regard le Picasso faisant l'affiche. Ils s'attendent à une œuvre gigantesque. Erreur! Ce «Femmes courant sur la plage», exécuté à l'orée des années 1920, constitue un tableautin minuscule, en dépit de sa monumentalité. L'artiste en fera d'ailleurs plus tard un rideau de scène pour le ballet «Le Train bleu»...

(1) Bruno Girveau a été nommé en 2013.

Pratique

«Joie de vivre», Palais des beaux-arts, place de la République, Lille, jusqu'au 17 janvier 2016. Tél.00332 20 06 78 00, site www.pba-lille.fr Ouvert le lundi de 14h à 18h, fermé le mardi, rouvert du mercredi, jeudi et vendredi de 10h à 18h, samedi et dimanche de 10h à 19h. Photo (site du musée): L'installation "Rising Sun" de Mark Handforth, à l'entrée (et la sortie) de l'exposition. 

Prochaine chronique le mardi 17 novembre. «Paris-Tableau» a vécu la fin de son aventure dans un contexte défavorable au marché de l'art ancien. Je vous raconte.

 

 

 

 

 

 

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