Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LILLE/Le Palais des Beaux-arts montre Millet, le peintre de "L'Angélus"

Crédits: RMN/Musée d'Orsay

C'est une figure cardinale de l'art français au XIXe siècle. Jean-François Millet ne jouit cependant plus de l'incroyable faveur qui fut la sienne des deux côtés de l'Océan vers 1890. Des chiffres donnés à Lille auprès du tableau exceptionnellement prêté par le Musée d'Orsay au Palais des Beaux-arts en témoignent. Un commanditaire, déjà américain, avait payé avant même son exécution «L'angélus» 1500 francs or, ce qui n'était pas rien. En 1869, Paul Durand-Ruel, le futur marchand des impressionnistes, le racheta 30 000 francs pour le revendre 38 000. A la vente posthume de ce nouvel amateur, en 1881, le tableau valait 160 000 francs (toujours or). Un autre Américain se l'offrit en 1889 pour 533 000 francs. En 1891 enfin, Alfred Chauchard, directeur des Magasins du Louvre, l'acquit par patriotisme pour 800 000 francs. Il léguera l'ensemble de sa collection au Louvre, qui la transférera à Orsay en 1977. 

Peintre des pauvres, peintre des humbles, peintre des paysans, Jean-François Millet est né en 1814 près du Havre. Famille d'agriculteurs. Il sera berger et laboureur avant de devenir peintre. Notons cependant que le saut n'a pas été aussi grand qu'on pourrait l'imaginer. Curé, son oncle était un fin lettré. Il fit lire à l'enfant tous les classiques, d'Homère à Victor Hugo, qui restait alors un jeune auteur contemporain. L'adolescent pourra se consacrer à l'art, en commençant de manière assez académique. Ses premières œuvres notables sont des portraits. Un genre alors supposé rentable. La bourgeoisie se montrait friande de sa propre image.

L'ermite de Barbizon 

Assez rapidement, Millet, qui s'était aussi inspiré jusque là du XVIIIe siècle, va changer d'horizon. Il se retrouvera dans la forêt de Barbizon. Le lieu commençait à se voir fréquenté par les artistes, qui plantaient leur chevalet en plein air, ce qui constituait une nouveauté. Il y avait bien eu des prémisses vers 1770, mais le paysage se devait alors de rester composé. Plus beau que nature, et plutôt peuplé par des nymphes et des satyres que par des paysans. Pour tout dire, en France, on n'avait plus revu ces derniers sur une toile depuis les frères Le Nain vers 1650. Une belle rétrospective vient d'avoir lui sur cette fratrie originaire de Laon au Louvre de Lens. 

Millet allait montrer ces cultivateurs au travail de manière à la fois réaliste et symbolique. Brutale, cette image qui allait tant séduire plus tard Vincent van Gogh a commencé par profondément choquer le public. La critique parla de laideur. De brutalité. Presque de bestialité. Les vêtements étaient usés. Les hommes et les femmes aussi. Leurs visages restaient dépourvus de traits personnels. Bref, il s'agissait davantage de types que d'individus. Une génération plus tard, Gustave Courbet suscitera la même forme de rejet.

Icônes passéistes

Et puis le goût changea! La France s'industrialisait sans mesure et surtout sans contrôle. Face aux usines, qui crachaient désormais leurs fumées, le monde de Millet prit une valeur morale après 1850. Il était archaïque et préservé, comme le semblera plus tard l'univers breton. Les paysans ne constituaient pas une classe jugée dangereuse, comme les ouvriers. Chez eux, pas de revendications syndicales. Aucune déviance électorale. Ces gens-là vivaient encore à l'heure de l'angélus en écoutant le curé et en votant pour le gouvernement. Millet devint contre son gré un créateur d'icônes passéistes, même s'il faudra attendre 1929 pour que la population urbaine dépasse en France celle des campagnes. 

L'artiste avait déjà été montré en gloire au Grand Palais parisien. C'était en 1975. J'avais vu la rétrospective. Il n'y a pas eu grand chose depuis sur ce titan de l'art du XIX, même si je me souviens d'avoir admiré à Brescia les Millet du Musée de Boston. L'homme a toujours plus aux Américains. Il s'agit d'une peinture exaltant le travail. D'un art chaste. Un peu puritain. Dans sa maison de Barbizon, l'artiste a beaucoup produit pour ses marchands anglo-saxons, ce qui n'alla pas sans répétitions. Une bonne idée lui servait plusieurs fois. Il en tirait au moins deux toiles et deux dessins finis. L'Amérique se passionna d'une manière plus générale pour «l'école de Barbizon». C'est l'époque où les Jules Dupré ou les Théodore Rousseau, aujourd'hui presque invendables, valaient des fortunes. On les accrochait dans de gros cadres dorés à New York ou à Chicago. On reconnaît là le goût de «La splendeur des Ambesrson» de Booth Tarkington, prix Pulitzer 1919.

Prêts considérables 

Les commissaires de cette exposition prévue pour Lille et Chicago (Chantal Georgel et Annie Scottez de Wambrechies) sont arrivées à obtenir des prêts considérables. Ceux d'Orsay, d'abord qui n'avait visiblement pas envie d'une rétrospective Millet «at home». Ceux de plusieurs musées de province de France et des USA ensuite. Lille fait en effet partie du FRAME, qui regroupe ceux-ci à une échelle surprenante. Chicago ou Cincinnati sont jugés provinciaux. Il y a même là de fragiles pastels, Millet ayant aimé ce mode hérité du XVIIIe siècle. L'exposition peut se terminer par trois des «saisons», faisant partie de ses chefs-d’œuvre. Le peintre dénote ici un mysticisme étonnant. Ou plutôt un panthéisme total. Cette impression se renforce encore en découvrant «Les dénicheurs de nids», une toile rare venue de Philadelphie. L'artiste creusait une toute autre veine juste avant sa mort en 1875. 

Magnifique l'exposition aurait mérité le décor lui convenant. Or comment se présente-t-il? Eh bien les murs sont roses, comme le boudoir d'une star hollywoodienne à l'ancienne mode. On se croirait davantage chez Jayne Mansfield qu'à Barbizon. Une erreur de «casting» redoutable. Il faut savoir en faire abstraction. Se concentrer sur les œuvres. Celles-ci en valent largement la peine. Et, comme je le disais plus haut, Millet reste un peintre curieusement rare.

Pratique

«Millet», Palais des Beaux-arts, place de la République, Lille, jusqu'au 22 janvier 2018. Tél. 00333 20 06 78 00, site www.pba-lille.fr Ouvert le lundi de 14h à 18h, du mercredi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 20h. L'exposition est accompagnée d'une autre sur l'influence de Millet sur l'art américain. En particulier la photo et le cinéma. L'institution est par ailleurs partiellement en chantier. Il s'agit de la rendre plus participative, plus ludique, plus interactive. Plus, quoi.

Photo (RMN): "Le pintemps", venu d'Orsay. Il y a aussi à Lille "L'été" et "L'autome".

Prochaine chronique le vendredi 1er décembre. Beaubourg renouvelle son accrochage contemporain.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."