Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIEU / Yverdon a créé son Centre d'art contemporain

C'était le 1er juin. Yverdon-les-Bains (enfin Yverdon quoi!) ouvrait son Centre d'art contemporain. La cité vaudoise n'a pas lésiné sur le local. Cet espace d'expositions occupe désormais le rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville, superbe maison du XVIIIe siècle en pierres jaunes, bâtie à côté du château médiéval. 

Ainsi se concrétise une ambition, après quelques échecs municipaux. La Maison d'Ailleurs, vouée au fantastique, aurait dû se loger en 2002 dans le "nuage" construit pour Expo01, ce qui eut constitué une admirable métaphore. L'immeuble laissé vide aurait été rempli par le Musée de la mode, aux collection remarquables. Une votation a enterré les deux projets d'un coup. L'Ailleurs est toujours là. Quant à la mode, elle conserve une sorte de strapontin dans le château. Rideau!

Un choix logique 

C'est Karine Tissot qui a été chargé de mettre sur pieds le Centre d'art contemporain. A 39 ans, la Vaudoise de Genève trouve ici son premier vrai poste, après travaillé notamment au Mamco. On ne peut qu'approuver ce choix, même s'il tombait sous le sens que Karine aurait dû, dans un monde parfait, trouver un poste important dans sa ville d'adoption. 

Et pourquoi donc? Mais parce qu'il s'agit de quelqu'un ayant le spectre large! Alors que tant de commissaires d'expositions d'art contemporain jargonnent pour marquer les limites à la fois de leur territoire et de leur pensée, la dame s'intéresse à tout. En témoigne l'énorme pavé (672 pages) qu'elle a supervisé en 2010 sur les «Artistes à Genève». Tout le monde (il avait quand même fallu pratiquer des choix...) y avait trouvé sa place, de 1400 à nos jours.

Une série d'utopies

Mais à quoi ressemble la première exposition de Karine Tissot à Yverdon? Eh bien, «Bulbfiction» raconte des utopies. Autrement dit des histoires. Il a fallu jouer, que dis-je jongler, avec l'architecture, aux voûtes presque gothiques. Pas de place pour des pièces trop monumentales. L'avion de bois, grandeur nature, du Genevois Christian Gonzenbach a ainsi dû replier ses ailes. Il n'en devient que plus mystérieux. 

D'une manière générale, l'organisatrice a puisé dans le vivier romand. Martin Widmer expose quatre grandes photos minimales, où domine le ciel. Les frères Landry, qui sont (enfin était pour Stéphane, mort en 2009) d'Yverdon, offrent une installation de dessins et de cahiers. Le Nyonnais Vincent Kohler propose notamment une énorme tête de nègre (je sais, on doit dire tête au chocolat). Gilles Porret donne un monochrome, dont chacun peut emporter un morceau. Le réfrigérateur «Cold Red» contient des glaces à la framboise. 

Tout cela reste modeste. Sans discours. Sans prétentions. Une dame, placée à l'entrée, explique les choses à qui le veut bien. Karine Tissot n 'est pas venue pour endoctriner. Pour choquer. Pour faire de l'esbroufe. Elle accomplira ici un travail en profondeur. «Bulbfiction» s'impose en douceur. En légèreté. On reviendra à Yverson (les-Bains).

Pratique 

«Bulbfiction», Centre d'art contemporain, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 21 juillet. Tél.024 423 63 80, site www.centre-art-yverdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche, de 12h à 18h. Photo: "Bulb1" de Thomas Flechtner, un photographe qu'on avait vu à Genève chez Blancpain.

Karine Tissot: "Je me dis que j'ai ici beucoup de chance"

Née en 1974 à Lausanne, Karine Tissot est une femme qu'on a beaucoup vue à Genève depuis une décennie. Elle est entrée au Mamco en 2006, après avoir travaillé au Musée d'art et d'histoire. La même année 2006, elle organisait au Musée Rath l'exposition «Open House». En 2010, elle sortait le livre «Artistes à Genève». Et parallèlement, la jeune femme œuvrait à Annemasse comme à Liestal. 

Quel est votre premier souvenir artistique?
Je suis née dans une famille où l'art n'existait pas. A 14 ans, avec une copine, j'ai été voir la Collection Thyssen, qui se trouvait encore à Lugano. Pour y accéder, il fallait traverser un parc extraordinaire. Je pense que tout est parti de là. 

Vous avez fait des études d'histoire de l'art très classiques...
...et j'en suis très contente. On acquiert ainsi un socle, sur lequel on peut ensuite correctement bâtir. Je ne crois pas à la table rase. Tout sort fatalement de quelque chose. J'ai commencé avec le Moyen Age. C'était la première porte, celle qui m'a permis d'en ouvrir une seconde, puis une troisième. J'avance encore maintenant vers de nouvelles découvertes. 

En 2010, vous avez donné l'énorme «Artistes à Genève», paru aux Editions Notari.
Les gens me disaient que je n'y arriverais jamais. En comptant tous ceux qui ont collaboré d'une manière ou d'une autre, il a fallu regrouper 400 personnes. Rien que les discussions, pour motiver le choix des noms retenus, a duré un an et demi. 

«Bulbficion» réunit des artistes qu'on voit dans des circuits très différents. L'installation du Chinois de Genève Franklin Chow reflète ainsi un goût assez traditionnel.
Même si j'ai travaillé au Mamco,où je m'occupais des publics, un service que Christian Bernard avait rebaptisé le Bureau des transmissions, je ne pense pas que la création contemporaine se limite à ce qu'expose ordinairement ce musée.

Que pensez-vous du lieu, à Yverdon?
J'ai des voûtes magnifiques en pierres de Hauterive. La maison donne sur l'une des plus belles places de Suisse. Je me dis que j'ai beaucoup de chance. 

Vous êtes très active dans les milieux de l'art. La vie réelle n'en a pas moins pour vous son importance. Comment concilier les deux?
Si je devais retenir une justification, j'emprunterais une phrase de l'artiste belge Robert Filliou: «L'art c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art.»

Prochaine chronique le mercredi 10 juillet. Le Rijksmuseum d'Amsterdam a rouvert en avril, après dix ans de travaux. Qu'est-ce que cela donne à l'usage?

 

 

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