Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LETTRES/Les thèses universitaires sont-elles inutiles?

«Il y a des mois que je termine, et pourtant, je n'en vois pas la fin.» Cela fait des années, et non des mois, que je rencontre le même étudiant. Ce garçon travaille le samedi et le dimanche dans un «McDo Café», à Paris. «Il faut tout de même que je règle mon loyer.» Le salaire des Mc passe cependant pour moins gras que la cuisine proposée par cette chaîne alimentaire... «Mes précédentes études n'ont débouché sur rien de pratique.» 

Que fait mon interlocuteur occasionnel? Sa thèse. En cinéma, elle porte sur une obscure revue des années 1950, à moins qu'il ne s'agisse des années 1970. Une fois terminée, puis soutenue, la chose n'a pratiquement aucune chance de se voir éditée. De toute manière, le livre resterait invendable, et donc invendu. Il existe, comme ça, des centaines de cadavres universitaires. Ils finissent par perdre leur actualité. «J'ai écrit une thèse en deux volumes, en comptant l'appareil photographique», explique une historienne de l'art française. «Il n'y a jamais eu de publication. Il s'agissait pourtant d'une monographie sur un peintre méconnu du XVIIIe siècle, avec un catalogue raisonné.» Le jeune femme a fini par en prendre son parti. «Je suis entrée dans la vie pratique. Je me suis mariée. J'ai deux enfants. J'avoue ne plus mettre mes notices à jour.»

Sujets imposés

Au moins a-t-elle éprouvé du plaisir à faire des recherches et des identifications! Cette satisfaction se révèle loin d'être générale. D'abord il y a des sujets plus ou moins imposés. Des thèmes qui, comme par hasard, compléteront les écrits des maîtres de thèse, ces derniers utilisant sans vergogne leurs élèves (parfois sans les citer, of course!). Ensuite, certains travaux ne donnent pas grand chose. «Je m'astreins à ne suggérer des idées qu'aux candidats persévérants», explique un grand professeur français d'université. «Je m'assure au préalable que leur labeur débouchera sur du concret. Ils ne vont pas passer des années à chercher une date disparue des archives!» 

C'est là se montrer généreux. Une attitude rare. Le maître de thèse aime à prouver son autorité sur ses doctorants. Il se vengera en cas d'infidélité. «J'ai sans doute commis une erreur», raconte une thésarde parisienne revenue de loin. «A mi-chemin, je me suis rendue compte que je me fourvoyais. Le sujet était en train de m'échapper. Il s'agissait de donner une armature à mes idées sur l'histoire de l'art.» Qu'a-t-elle alors fait? Elle a demandé rendez-vous à un autre professeur, et donc à un ennemi. «A ma soutenance, ma maîtresse de thèse m'a systématiquement démolie.» Une attitude peu admissible, ce que lui a fait comprendre le jury. «Quand j'ai reçu mes considérants, j'ai vu que toutes ses remarques avaient été enlevées.» Happy end!

La tyrannie des sources

La plupart des candidats se soumettent pourtant aux diktats. Ils font leurs figures imposées, comme aux championnats de patinage artistique. Les desiderata vont des idées aux sources citées, qu'il s'agit de gonfler le plus possible, en incluant des livres dont pas une ligne n'a été lue. «Ma directrice de thèse m'a fait à un moment comprendre que je ne la citais pas assez», explique une étudiante au sujet sociologique, qui voit enfin le bout du tunnel. «Puis j'ai découvert que je devais aussi passer la pommade à son ex-mari, un collègue avec lequel elle est restée en bons termes.» 

Parmi les exigences figure aussi celle de la langue. Une thèse est rédigée dans un sabir s'inspirant certes du français, mais qu'il conviendrait d'appeler l'universitaire. Il faut des phrases longues, lourdes, si possible ennuyeuses, avec plein de citations d'auteurs faisant figure d'autorités. Dieu sait combien de crimes ont été perpétrés contre la clarté avec la complicité tacite de Baudrillard, Deleuze, Foucault, Barthes, Merleau-Ponty, Derrida ou les très «has-been» structuralistes! «On ne dira jamais assez de quel prestige jouit le chiant», m'affirme un élève. Un professeur genevois m'assure au contraire que ses étudiants «ont de bonnes idées, que "leur faible maniement de la langue empêche d'exprimer de manière claire."

Tout récrire avant publication 

Cette absence de légèreté (je ne pas pas d'humour..) jouera, après l’obtension du doctorat, les pires tours à l'auteur de la thèse. Un éditeur demandera sa totale réécriture, voire sa refonte, avec comme par hasard beaucoup de coupures. «Il faudrait que j'y consacre un an, et je ne m'en sens plus le courage», m'affirme un jeune docteur. Un tour ne suffit en plus pas toujours. Au temps ou il dirigeait Passé-Présent, une petite maison consacrée à l'histoire locale, l'ex-conseiller d'Etat David Hiler demandait parfois deux réécritures successives, avant d'enfin dire oui. Le lecteur, qui constitue aussi un acheteur, a tout de même droit à quelques égards. 

Dans ces conditions, faut-il continuer? Il existe bien sûr d'excellentes thèses, très fouillées, novatrices sur le plan de la pensée, que leur auteur met généralement dix ans à terminer, en se rendant impossible à sa famille et à ses proches. Mais il y a toutes les autres qui, dans le domaine des arts et de la littérature au moins, apportent bien peu et traînent dans les tiroirs. Ces morts-nés forment cependant une goutte d'eau dans la masse des produits universitaires, dont les marées noires sont formées par des publications superflues ou répétitives («publish or perish», disent les Américains de leurs professeurs) et des flopées de colloques inutiles. "Certains universitaires organisent des colloques d'une demi-journée à la seule fin d'étoffer leur CV", accuse une enseignante genevoise. Leurs actes mettent heureusement des années à finir sur le papier... quand ils arrivent jusque là. "Le Net suffirait amplement", me souffle la même universitaire.

Une fausse nécessité

La thèse n'en constitue pas moins, dans bien des cas, une fausse nécessité créée par un système se voulant en paroles non élitiste et surtout pratique. Dans les années 1970, une licence en n'importe quoi (on ne faisait guère la différence entre les lettres, le droit ou la théologie) suffisait pour postuler à la plupart des fonctions. Aujourd'hui, les Français en sont à Bac+3, 4, 6 ou 6, sans besoin réel aucun. Les Romands ne valent guère mieux. Il faut avoir sa thèse en poche, quitte à avoir sué dessus dix ans. "Je me félicite d'avoir pris ma retraite il y a quelques années", se félicite l'ex-directeur d'une importante institution romande. "Je ne dispose d'aucun de ces papiers qu'on croit si utiles aujourd'hui."

Alors, à vos plumes, en vous disant que les scientifiques produiront, plus rapidement que vous, moins de pages. Et que ces dernières seront peut-être lues par d'autres gens que le directeur de thèse et, en se montrant optimiste, ses jurés de soutenance. Mais que voulez-vous, cher lettreux, chers sociologues et chers historiens, vous travaillez pour la gloire! Photo (DR): L'entrée à la salle des soutenances de thèse.

Prochain chronique le vendredi 19 juin. Est-ce que j'aime "J'aime les panoramas", qui vient de commencer à Genève au Musée Rath?

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