Berenice Magistretti

EXPERTE DE L'ENTREPRENEURIAT ET DES STARTUPS

Après avoir obtenu un Bachelor en Relations Internationales de la London School of Economics, Bérénice a suivi avec un Master en Langue et Civilisation Française à la New York University sur le campus de Paris. Vu sa passion pour l’écriture, elle a travaillé comme rédactrice au sein de plusieurs publications, notamment le International Herald Tribune et L’Officiel Paris. Elle fait aussi partie du Young Advisory Committee de la Fondation Internationale pour la Population et le Développement, une ONG suisse qui finance des projets soutenant les femmes et les jeunes dans les pays en voie de développement. Quand elle n’écrit pas, Bérénice explore les quatre coins du monde: de l'Antarctique à l'Arabie Saoudite, en passant par Le Cap et Beyrouth, elle découvre le monde petit à petit!

Les startups suisses: valeur sûre ou projet à risque?

La Suisse est depuis longtemps connue pour sa politique neutre, ses banques fiables, et sa ponctualité. Depuis le crash économique de 2008, l'économie mondiale a souffert de dépressions récurrentes auxquelles la Suisse semble avoir pourtant été immunisée, en partie grâce à de solides fondations.

Il y a cependant eu un changement sur le marché de l'emploi. En effet, les Suisses semblent s'éloigner progressivement des emplois les plus traditionnels, comme les secteurs de la banque et du droit, pour se rapprocher d'une forme plus risquée de travail indépendant: l'entrepreneuriat. Bien que ce phénomène existe depuis des décennies, en particulier dans les régions les plus fertiles, telles que la Silicon Valley, Londres et Berlin, l'entrepreneuriat tech est un concept relativement nouveau en Suisse.

Ce pays européen enclavé est en train de construire un écosystème entrepreneurial solide, et a déjà mis sur pied quelques excellents programmes de startups, les plus remarquables d'entre eux étant sur le campus de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Ce qui a changé la donne fut l'arrivée de Patrick Aebischer. Après avoir passé plusieurs années dans le domaine scientifique à l'Université de Brown, Aebischer a endossé le rôle de Président de l'école en 2000, infusant de l'ADN américain à un campus qui en avait bien besoin. Lui-même entrepreneur (il a lancé deux startups biotech), Aebischer a créé une toute nouvelle dynamique à l'EPFL, la transformant en l'une des meilleures universités pour l'ingénierie.

La Suisse a d'autres piliers institutionnels notables, comme la Commission pour la Technologie et l'Innovation (CTI). Cette agence fédérale, qui encourage l'innovation par des services de financement, de consultance et de réseaux, ouvre la voie aux startups suisses. De ce fait, le pays a un écosystème relativement bien développé, qui a déjà donné naissance à plusieurs succès suisses, comme House Trip, Get Your Guide et Doodle.

Selon le Swiss Venture Capital Report, publié par le magazine startupticker.ch (janvier 2015), un capital-risque d'une valeur de CHF 450 millions a été mis en circulation dans les startups suisses en 2014, soit 10% de plus que l'année précédente. C'est encourageant, et pourtant la Suisse semble toujours manquer d'un « je ne sais quoi ». Quand nous la comparons à Londres, par exemple, qui a la même population que la Suisse (environ 8 millions d'habitants), il y a une différence flagrante. Les startups basées à Londres ont obtenu la somme de CHF 1,36 milliard de financement en 2014, dont CHF 773,7 millions provenaient d'investisseurs américains. Le fait que Londres soit un centre de tech cosmopolite joue bien évidemment un rôle important qui renforce l'écosystème des startups et, de ce fait, attire plus de capital.

 

Le risque en vaut-il la peine ?

En matière de « seed funding » (financement précoce), la Suisse se débrouille toutefois très bien car il y a beaucoup de business angels prêt à investir dans les startups suisses à leurs débuts. Il y a également des plateformes telles que Venture Kick offrant jusqu’à CHF 130'000 en financement pour aider les entrepreneurs à lancer leurs idées. Néanmoins, lorsqu'on en arrive aux stades ultérieurs du financement capital-risque, il semble alors que les firmes favorisent les investissements à l’étranger. Même étant basées en Suisse, comme Index Ventures, elles vont chercher ailleurs, au-delà des frontières du pays. Alors pourquoi les venture capitalists sont-ils si réticents? C'est une conjoncture de plusieurs choses.

Tout d'abord, les Suisses sont en général assez réticents quand il s’agit de prendre des risques. Vivant dans un petit pays paisible, les habitants ont toujours favorisé la neutralité, aussi bien en politique que dans le domaine de la finance. Mais être un entrepreneur signifie prendre des risques.

Ensuite, le potentiel de croissance est bas en Suisse, dû en partie à la taille de son marché domestique. Julien Pache, directeur des opérations et partenaire de gestion à Investiere, explique que « le top des investisseurs de fonds de capital risque recherchent des entreprises qui peuvent grandir très vite ». En Suisse, la possibilité de prendre de l'envergure est limitée, et une sortie rapide et réussie est donc peu probable. Dès lors, si les investisseurs en capital-risque ne prévoient pas de retour sur leur investissement, ils ne vont probablement pas risquer de déployer un large capital.

Enfin, les startups suisses ne sont pas toujours très réactives lorsqu'il s'agit de fonder un bureau de ventes ou la filiale d'un marché cible à l'étranger. Peter Pfister, un business angel établi en Suisse, explique dans une interview pour Venture Kick qu'il est plus facile de pénétrer et de comprendre les complexités d'un marché à l'étranger en établissant une présence physique sur place. Une idée à retenir, donc.

 

Exporter l'expertise suisse

Même si la Suisse peut être en retard dans ce domaine, les Suisses excellent dans l'éducation des meilleurs ingénieurs, ce qui attise l’intérêt à l’étranger. Entre l’EPFL et l'ETH Zurich, le niveau d'éducation est au top. Google, par exemple, compte sur l'expertise suisse. Le moteur de recherche a racheté le développeur d'applications Bitspin, un spin-off de l'ETH Zurich. Merck a aussi parié sur les produits suisses: il est le nouveau propriétaire de l’entreprise biotech Oncoethix, basée à Lausanne. Enfin, Intel a acquis cette année Lemoptix et Composyst Light Labs, deux projets de l'EPFL.

Voilà de parfaits exemples du genre de sortie que la Suisse poursuit. En effet, les business qui réussissent en Suisse exercent souvent des sorties par une vente commerciale plutôt que par une introduction en bourse, ce qui réduit considérablement la frénésie médiatique. Oui, les Suisses sont discrets, et c’est une qualité dont ils peuvent être fiers. Mais afin d'attirer le top des investisseurs en capital-risque, ils doivent être plus agressifs et commencer à penser au-delà de leurs paisibles montagnes.

 

Billet originellement publié sur Seedstars World. 

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