Emilyturrettini

CHRONIQUE INTERNET

De nationalité américaine et suisse, Emily Turrettini publie une revue de presse sur l'actualité Internet depuis 1996 et se passionne pour les nouvelles tendances.

Les soldats-démineurs sont-ils trop attachés à leurs robots?

Les robots ont une présence grandissante dans nos vies mais jouent un rôle de plus en plus crucial au sein de l'armée. Selon un article de Vice, ils sont des milliers à être déployés dans les zones de conflit auprès des troupes. Et les soldats qui font la guerre à leurs côtés, dans le cadre de déminages d'engins explosifs improvisés (EEI), avouent ressentir de l'affection pour eux. 

Lorsque un robot est endommagé au cours d'une mission, les soldats reconnaissent ressentir de la frustration pour la perte de ce matériel vital mais aussi de la tristesse pour la perte d'un fidèle compagnon d'armes. Ils vont même jusqu'à organiser leurs obsèques ou leur décerner des médailles de mérite dans des cérémonies solennelles.

Une histoire connue est celle du soldat qui a ramené désespéré son robot à l'atelier, implorant les techniciens de réparer "Scooby-Doo". Malgré le fait qu'un nouveau robot lui ait été attribué, il est resté inconsolable, ne voulant que "Scooby-Doo".  

Ce robot de déminage ne ressemblait en rien à un être vivant, c'était un modèle PackBot, un engin télécommandé qui se déplace grâce à des chenilles lui permettant d'arpenter n'importe quel terrain. Mais il faut se rappeler que le soldat et la machine ont été confrontés à des épreuves psychologiques terribles, et que ce robot a sauvé la vie du soldat d'innombrables fois. En l'occurrence 19 fois, selon Gizmodo.

Julie Carpenter, docteur en Interaction entre Robots et Humains à l'Université de Washington a mené pour sa thèse une étude auprès de 23 soldats affectés à des unités de déminage de l'armée américaine, afin de déterminer si leur attachement aux robots pouvait compromettre une mission.  Bien que ces hommes et femmes interagissaient avec ces robots comme avec un animal de compagnie, en leur parlant, en leur attribuant souvent des caractéristiques comportementales humaines (l'anthropomorphisme), en leur donnant un genre et un surnom, les soldats à l'unanimité étaient conscients que ces robots n'étaient que des machines.

La parution de cette étude a déclenché plus de 2600 commentaires sur le site communautaire Reddit où de nombreux militaires ont partagé leurs propres expériences. C'est une lecture fascinante de récits comme celui du robot de déminage construit comme une araignée. Au fil des explosions il perdait à chaque fois une patte mais était conçu pour avancer malgré tout. Lorsqu'il ne lui est resté qu'une seule patte et qu'il se traînait pour avancer, un colonel a fait stopper sa mission, déclarant l'opération "inhumaine".

Carpenter n'est pas la seule à avoir étudié le lien affectif qui existe entre les soldats et leurs robots. Peter Singer, un analyste à l'Institut Brookings, a publié un livre intitulé «Wired for War: The Robotics Revolution and Conflict in the 21st Century», où il a exploré la manière dont les robots sont en train de changer les conflits armés.

Le nombre de robots déployés en Afghanistan et en Iraq — plus de 12000 robots au sol et 7000 drones volant — est en train de modifier la nature même d'une guerre, livrée à distance. Et l'attachement des soldats pour leurs robots pourrait devenir un facteur de risques pour le bon déroulement d'une mission. Selon Singer, dont les propos ont été rapportés dans LiveScience: "Des soldats ont déjà risqué leur propre vie pour venir au secours d'un robot."

Mais il n'y a pas que sur le champ de bataille que l'homme forme un attachement à une machine. Dans la vie civile, des familles entières se sont prises d'affection pour un aspirateur circulaire appelé Roomba qui fonctionne de manière autonome. Il fait l'objet de milliers de photos publiées par ses fans sur Pinterest, Instagram et Facebook. On trouve également de nombreuses vidéos de Roomba sur Youtube où on le voit à l'oeuvre dans un salon, seul ou surmonté d'un chien, d'un chat, d'un bébé ou même déguisé — car il existe bien des costumes pour personnaliser son Roomba.

Le New York Times dans un article intitulé «Comment les robots réussissent à se faire aimer» explique que nous sommes prédisposés à attribuer des états d'âme aux objets qui nous entourent s'ils font preuve d'autonomie. Selon Elizabeth Croft, professeur en Génie Mécanique à l'Université de la Colombie Britannique, "le mouvement d'un robot, s'il répond à notre propre action, nous fera penser que le robot a agit de manière consciente." De même qu'un robot programmé pour effectuer des gestes (dans le cadre de soins hospitaliers par exemple), nous fera penser qu'il est timide si ses mouvements sont hésitants mais impoli si ses mouvements sont trop rapides.

Il existe déjà des robots programmés spécifiquement pour susciter l'empathie. Comme le robot de compagnie en peluche Paro qui ressemble à un bébé phoque, testé depuis 2003 dans différents services médicalisés et qui est destiné aux personnes âgées atteintes de démence. Doté d'intelligence artificiel et de capteurs, il est capable selon le site médical Vidal, "d'interagir avec la personne qui le tient dans ses bras et de "répondre" à différents stimuli en montrant des émotions, comme la surprise, la joie et la colère". Les personnes âgées se prennent d'affection pour cet objet transitionnel et il contribue à atténuer leurs sentiments de solitude, de tristesse et d'anxiété.

Mais au-delà de la sympathie pour les robots, à l'avenir selon certains scientifiques, il y aura l'amour. Le professeur Hooman Samani, docteur en Intelligence Artificielle à l'Université Nationale de Singapour, mène sa recherche sur les relations entre humains et robots en intégrant des "paramètres amoureux" dans un nouvelle discipline des sciences qu'il appelle Lovotics.

Et David Levy, un autre chercheur en intelligence artificielle dans un livre intitulé «Love + Sex with Robots», prédit que les êtres humains vont aimer et même épouser des robots d'ici 2050. Ces derniers seront capables de tenir des conversations intelligentes, (faire semblant de) partager les émotions de leur interlocuteur et même avoir des relations sexuelles.  Affaire à suivre donc...

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