Emilyturrettini

CHRONIQUE INTERNET

De nationalité américaine et suisse, Emily Turrettini publie une revue de presse sur l'actualité Internet depuis 1996 et se passionne pour les nouvelles tendances.

Les premières années du Web

Le Web a fêté mercredi dernier ses 25 ans, mais, pendant ses 5 premières années d'existence, il a essentiellement été utilisé par des informaticiens, des ingénieurs et des universitaires. C'est grâce au premier navigateur Internet graphique baptisé Mosaic, dévoilé en 1993 par une équipe de chercheurs de l'Université de l'Illinois, suivi par son successeur Netscape l'année suivante, que le Web est devenu véritablement accessible à tous. 

Pour ma part, mes premiers pas sur la toile remontent à 1996. C'était une époque où «surfer sur le web» était une aventure et une source d'émerveillement. Les connexions se faisaient par modem téléphonique dont les grésillements et sifflements sont devenus la Madeleine de Proust de toute une génération

Une fois en ligne, on partait à la découverte de ce nouvel espace de liberté et d'espoir social. À l'évidence, il se passait quelque chose d'important, qui allait changer le monde, et l'humanité avec.

Les pages s'affichaient lentement. Il fallait être patient. Les premières destinations incontournables étaient la homepage de la Maison Blanche, le site du Vatican, Holy See - décliné en 7 langues et hébergé sur trois serveurs aux noms d'ange - et le site de la NASA, qui publiait régulièrement des images magnifiques depuis l'espace.

Pour suivre l'actualité du Net, on lisait le WebdoLes Chroniques de Cybérie, Branchez-Vous!Red Herring, C/NetThe San Jose Mercury News et Wired.

Les annuaires et moteurs de recherche pour s'y retrouver à l'époque: Yahoo, Excite, Lycos, Infoseek, Hotbot et AltavistaGoogle ne fera son apparition qu'en 1998. 

Les blogs n'existaient pas encore, mais on pouvait créer sa page perso et l'héberger sur la plateforme de Geocities dès 1994. C'est une partie de la mémoire du Web qui sera supprimée lors de sa fermeture en 2009, après son rachat par Yahoo.

Pour célébrer la toile, les Net Days se sont déployés en Amérique, et la France a organisé à son tour une Fête de l'Internet.  

Pas une semaine ne se passait sans qu’un objet extraordinaire ou insolite ne soit mis en vente sur eBay (les dessins d’un tueur en série envoyés depuis sa prison, un tableau de Matisse non-certifié, la virginité d’un jeune homme...), valant à l’entreprise une notoriété et une publicité impossible à quantifier.

Le premier gros scandale déclenché sur le Web a été l'affaire «Monicagate», suite aux révélations du journaliste Matt Drudge publiées sur son site The Drudge Report - et non pas sur le site d'un gros titre de presse -, impliquant le président Bill Clinton avec une stagiaire de la Maison Blanche, Monica Lewinksy.

L'engouement pour Internet était tel qu'on parlait d'addiction (Internet Addiction Disorder ou IAD) pour ceux qui passaient de longues heures en ligne, négligeant leur travail, leurs études ou leurs familles. L'IAD est encore un sujet de prédilection pour de nombreux psychiatres aujourd'hui.

En 1998, les politiciens ont participé pour la première fois à des dialogues en direct avec les internautes (Bill Clinton, Tony Blair, Boris Eltsine, Laurent Fabius, Flavio Cotti, Benjamin Netanyahou …). C'était l'année où l'Afrique du Sud, faisant face à son passé, a publié en ligne, aux yeux du monde entier, le rapport de la commission “Vérité et Réconciliation".

Pour avoir publié une revue de presse sur l'actualité Internet entre 1996 et 2003, j'ai suivi son évolution au quotidien et je vous livre ici des *extraits d'une époque où tout s’accélérait, jusqu’à la notion du temps. On parlait spécifiquement «du temps Internet» dans les présentations Power Point pour décrire le rythme accéléré des affaires conduites sur le Web.

Dès la fin des années 90, les jeunes entrepreneurs quittaient leur travail dans les secteurs traditionnels, ou sortaient des universités en quête de rêves boursiers. Ils fondaient leurs propres start-up ou travaillaient dans des sociétés Internet où l'âge moyen se situait entre 24 et 28 ans et où une condition sine qua non d’embauche était d’être rémunéré par des stock-options.

Ils s'affublaient de titres qui faisaient rêver et qui exprimaient une idéologie et une nouvelle culture d’entreprise : Chief Visionary Officer (Broadband Investment Group), Chief Listener (Apple Computer), Dark Jedi (Organic Inc.), Code Therapist (Organic Inc.), Duchess of Chaos (Netscape Communications), Virtual Reality Evangelist (Silicon Graphics)...

Certains sites atteignaient le statut de véritable vedette. Michael Ovits, agent hollywoodien de stars de cinéma comme Cameron Diaz et Tom Cruise, avait rajouté à son registre de clients prestigieux le personnage du moteur de recherche Ask Jeeves, incarné par un majordome.

L’Internet n’attirait pas seulement ceux qui souhaitaient s’enrichir. Plusieurs millions d’internautes ont téléchargé le fond d’écran SETI@Home, pour participer volontairement à un programme scientifique qui cherchait à entrer en contact avec une intelligence extra-terrestre, en utilisant les processeurs des milliers d'ordinateurs connectés au réseau.

Deux millions d’internautes dans plus de 100 pays ont participé à une campagne de récolte de fonds pour lutter contre la faim dans le monde. En «cliquant pour donner» sur la page du Hungersite. 

C’était aussi la grande époque des noms de domaine où les noms génériques surtout se vendaient à prix d’or. C’est BUSINESS.COM qui détient le record à $7.5 millions, racheté par eCompanies Ventures à Mark Ostrofsky en novembre 1999, qui l’avait lui-même payé $150'000 en 1997, une somme insensée à l’époque.

Cet univers, «le 7ème continent», selon Jacques Attali, était un nouvel Eldorado qui, malgré une absence totale de gouvernance, fonctionnait parfaitement.

En 1999 une fièvre s’empara des marchés boursiers. Pour les titres Internet et les valeurs technologiques, une véritable folie s’installa autour de leur introduction en Bourse dans un climat «d'Exubérance Irrationnelle» comme le décrira plus tard Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine.

La flambée des cours des «valeurs.com» a fait apparaître de nombreux adeptes du day-trading. Ils ont multiplié les transactions, acheté et vendu des actions sur des périodes allant de quelques secondes à quelques heures pour capter des dixièmes de pourcents de bénéfice. 

Le nombre de day traders a passé de 3’000 en août 1998 à 7 millions en mai 1999. Leurs transactions ont représenté jusqu'à 15% du volume du Nasdaq. 

1999, c'est l'année où le e-commerce a atteint un chiffre d'affaires de $10 milliards, soit trois fois plus que l'année précédente et où Jeff Bezos, PDG d'Amazon.com, a été sacré homme de l'année par TIME magazine. L’imagination des dotcomers était sans limites. Les rêves les plus fous et les business plans les plus loufoques, trouvaient financement auprès des capital-risqueurs, avides de jouer un rôle dans la nouvelle économie.

Dans le livre de Philip Kaplan «F'd Companies» - pardonnez le titre -, une centaine de sociétés Internet ont été tournées en dérision.  

MUSIC.COM - Un nom détenu par une société qui produisait des semi-conducteurs. Réalisant le potentiel de ce nom générique ils se sont mis à vendre des CD, des instruments de musique et ont ouvert un cimetière virtuel permettant aux internautes de laisser un messages à leur rock star défunte préférée. Ils ont capté l’intérêt de Microsoft, DreamWorks et Virgin. La première année, ils ont perdu $1.5 million et ont fermé boutique.

TOYSRUS.COM - C'est l'exemple d'un site dont la technologie défaillante, pleine de bugs, a causé la perte. En juillet 2000, la FTC lui a infligé une amende de $1.5 million pour ne pas avoir tenu leur promesse de livrer à temps pour Noël.

FLOOZ.COM - Finalement, le monde ne s’est pas précipité pour payer ses achats online en Flooz, une nouvelle monnaie Internet.

PETS.COM - Le site, tout compte fait, n'a pas été rentable en facturant $5 une livraison qui leur en coûtait $10.

Les dépenses extravagantes des dotcoms ont conduit beaucoup d'entreprises à leur perte.

Suite au succès de MONSTER.COM, un site d’emploi qui s’était offert un spot télévisé de 35 secondes lors du Super Bowl en 1999 et qui est devenu dès lors un mot d'usage courant aux Etats-Unis, une quinzaine de dotcoms ont fait de même l'année suivante, dont COMPUTER.COM, qui a dépensé la moitié des $6 millions récoltés auprès de ses investisseurs pour diffuser trois pubs de 30 secondes.

Le début de la fin est généralement attribué à BOO.COM, une start-up spécialisée dans la vente en ligne de vêtements "mode et streetwear"  et qui fut la première importante faillite de l’histoire du Net. La prise a été tirée le 18 mai 2000. 130 millions de dollars avaient été dépensés en 24 mois.

Son ambition internationale - un site en plusieurs langues permettant des transactions dans plusieurs monnaies, des dépenses excessives, le côté glamour qui entourait ses fondateurs - son échec et le récit poignant de sa fin a capté toute l’ampleur des rêves brisés de l’ère dotcom.

 

*Extraits d'une présentation faite le 6 novembre 2002 dans le cadre d'un First Tuesday / Rezonance à Lausanne au Forum EPFL, organisé par Geneviève Morand. Le thème était «La Bulle Internet racontée par ceux qui l'ont vécue» . 

Pour rechercher les sites qui ont disparu du Web, consultez le WayBack Machine, le moteur de recherche des Archives Internet de Brewster Kahle.

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