Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Les otages de Pyongyang

Ce pourrait être le titre du dernier roman de SAS sorti de l’imagination – et de la documentation – de Gérard de Villiers, le «père» de Son Altesse Sérénissime Malko Linge.

La trame en serait la plus historique et la plus longue prise d’otages jamais perpétrée dans le monde: 24 millions de Nord-Coréens privés de liberté par un gang dynastique qui sévit depuis soixante ans; un système dictatorial qui garde toute une population en captivité, la maltraite, l’emprisonne, l’affame (1 à 2 millions de morts entre les années 1994 et 1998, en raison d’une situation de famine artificiellement entretenue), l’astreint au travail, la spolie, lui lave le cerveau, et, en fi n de compte, s’obstine à la rendre malheureuse à prétendre vouloir faire son bonheur.

Otages? Les intéressés eux-mêmes ne s’en rendent-ils plus compte? En tout cas, ils ne le reconnaissent et ne le disent jamais; certainement pas aux étrangers, à ceux de ce «monde extérieur forcément hostile». Il n’y a aucun risque que cette prise d’otages massive nourrisse les réseaux sociaux occidentaux. Et pour cause: la Corée du Nord est le seul pays du monde où le peuple n’a pas accès à internet.

L’otage ferait-il mine de se rebeller? En Corée du Nord, la répression est impitoyable. Elle est immédiate. Elle est constante. Les ONG les plus sérieuses recensent un total de 200 000 à 250 000 prisonniers politiques. Récemment, des indications ont filtré sur l’un des camps les plus sinistrement célèbres, celui de Kwanliso 22, dans la province du Hamkyung, au nord du pays. Bonne nouvelle: on a fermé ce camp. Mauvaise nouvelle: plus aucune trace des 22 000 prisonniers!

Otages, les Nord-Coréens le sont aussi en raison de leurs conditions de travail: les 40 000 travailleurs qui œuvrent officiellement en Chine (n’évoquons pas ici les quelque 100 000 citoyens qui travaillent illégalement dans le pays frère) voient les trois quarts de leur salaire ponctionnés par Pyongyang, officiellement pour «contribuer au financement des nouvelles lois sur le travail». Et, depuis 1990, ils sont 10 000 qui, chaque année, sont «désignés» pour partir en direction de l’Extrême-Orient dans des camps de déboisement et des chantiers de construction. But de l’opération: payer le solde de la dette que la Corée du Nord doit encore à la Russie.

Le prix exorbitant d’une réunification

S’étonnera-t-on du silence persistant qui entoure cette prise d’otages? Pourquoi si peu de témoignages? Certes, en Corée du Nord, comme dans de nombreuses dictatures, la téléphonie mobile a fait son apparition. Grâce à un partenariat avec le conglomérat égyptien Orascom, on compte à présent 1,8 million de Nord-Coréens souscrivant à un abonnement à la téléphonie 3G. Un accès réservé aux seuls privilégiés? Assurément! Jugez-en: une carte SIM coûte l’équivalent (en wons, la monnaie locale) de 150 euros; l’accès à la génération 3G est facturé à hauteur de 75 euros. Pour mémoire, le PIB par tête d’habitant nord-coréen est estimé à hauteur de 139 euros par mois!

Libérer les otages? Cela impliquerait – de fait – une réunification des deux Corées. Au-delà de la perspective politique, hautement improbable à court terme, au-delà d’un rapprochement militaire, impensable en ces temps de confrontation, on estime que le coût du processus de réunification pourrait atteindre un total de 2000 milliards d’euros, somme assez proche – c’est à noter – de ce que la réunification allemande a nécessité, en termes économiques, entre 1999 et 2010.

Un prix exorbitant; fût-ce pour en finir avec une prise d’otages étatique dont l’identité du responsable principal est pourtant largement diffusée dans le monde entier (il est bien le seul Nord-Coréen à jouir d’un tel privilège): Kim Jong-un, alias le «brillant camarade». Un surnom proposé – spontanément – par ses 24 millions de victimes. Son peuple. Les otages de Pyongyang.

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