Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Les mots des maux de France

Faites votre choix : défaite, déroute, débâcle, vague (bleue ou bleu Marine), raz-de-marée, tsunami. La punition infligée par les électeurs français au parti socialiste et à sa pâte molle hollandaise a mis le dictionnaire à l’épreuve. Aucun de ces mots qui ont fait la une n’est innocent. Pour l’occasion, déroute était de gauche (Le Monde), tsunami de droite (Le Figaro).

En France, royaume du verbe, le discours politique est peuplé de chausse-trapes, de tiroirs dissimulés et de doubles-fonds, si bien qu’on ne sait pas toujours très bien de quoi on parle. A moins qu’on ne se paie de mot, ou qu’on prenne un mot sans payer. Comme disait, anonymement, un conseiller de l’Elysée au soir de la défaite/tsunami : «Tout est possible, sans oublier son contraire.»

Petit lexique provisoire :

Responsabilité. Dans son acception actuelle, le mot désigne le comportement d’un chef d’entreprise qui, en échange d’une baisse de prélèvements, s’engage à embaucher du personnel. Mais c’est un engagement que les employeurs ne veulent ou ne peuvent pas prendre. François Hollande vient donc de proposer un ajout à responsabilité :

Solidarité. Il s’agit là d’un abattement fiscal promis aux revenus modestes pour faire avaler la promesse précédente qui ne sera pas tenue.

Pacte. C’est le nom de baptême solennel de ces deux engagements (responsabilité et solidarité). Le mot est d’autant plus majestueux que son contenu est fragile.

Message. C’est ce que disent les électeurs quand ils glissent leur bulletin dans l’urne. Une fois que c’est fait, le commentateur écrit que «l’exécutif ne peut rester sourd au message des électeurs». Le problème, c’est que les citoyens qui votent disent tout et n’importe quoi. Qu’y a-t-il de commun entre un électeur frontiste et un électeur trotskiste ? Pour tourner la difficulté, un nouveau concept a été inventé :

En souffrance. Il s’agit du statut de l’électeur (ou de l’abstentionniste) mécontent, qui ne gagne (salaire) ou ne reçoit (pension, indemnité) pas assez. Il est furieux, donc il vote mal. Mais il est pardonné parce qu’il souffre. Tout le monde va s’occuper de lui.

Suicide. C’est la souffrance extrême, et l’arme que les syndicats à bout d’arguments et de représentativité emploient pour obtenir ce qu’ils veulent. Des salariés (à France Télécom ou ailleurs) se donnent la mort parce qu’il ne supportent plus leurs conditions de travail, disent les délégués. Le suicide est un mal tragique, mais délicat à manier : des enquêtes ont montré qu’il n’était pas plus fréquent qu’ailleurs dans les entreprises dénoncées.

Quartier. Partie de ville qui génère l’inquiétude. Soit qu’on y soupçonne une grande concentration de malfrats. Soit qu’on dénonce les conditions de vie qui y prévalent. En fait : ensemble d’habitations dans lesquelles ont a concentré, au fil des ans, des travailleurs immigrés.

Voile. Pièce de vêtement, ou chiffon rouge agité pour faire croire que la République est mise en danger par les quartiers (voir ci-dessus). En fait, problème créé de toute pièce par son interdiction.

Mondialisme. Néologisme inventé pour accréditer l’idée que la globalisation n’est pas un fait, mais un complot fomenté par des forces apatrides pour affaiblir la France. Variante :

Européisme. Mondialisme à petite échelle, de comploteurs qui veulent noyer le pays dans un magma visqueux d’une trentaine d’Etats, ou un peu moins, on ne sait plus très bien. Variante :

Bruxelles. Repaire des européistes et des mondialistes d’où vient tout le mal qui met la France en souffrance (voir ci-dessus) : monnaie, réglementations, bureaucrates sans visage, etc.

Etatsunien. Nom ou adjectif très répandu en France (et ailleurs), parmi ceux qui n’aiment pas beaucoup les Américains, pour dénier le droit aux citoyens des Etats-Unis de monopoliser l’Amérique, qui va après tout du Canada au Chili. Problème : comment dire désormais «antiaméricain» ? Antiétatsunien ? Dur…

Socialiste. Nom du parti au pouvoir en France dont aurait voulu se débarrasser le tout nouveau premier ministre (socialiste).

Ultralibéral. Enflure du mot libéral, très employée à l’extrême gauche et à l’extrême droite, pour rendre haïssable une conception qui, à première vue, ne l’est pas.

Bien-pensance. Désigne les convictions des adversaires politiques qui ne peuvent qu’être médiocres, conformistes, conservateurs dans un sens ou dans l’autre. Synonyme : pensée unique.

Parler-vrai. C’est le mode d’expression que les hommes politiques promettent d’adopter quand tout le vocabulaire précédent a été épuisé. 

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