Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Les médias par gros temps

Ce n’est pas un scoop économique : la presse est engagée dans une mutation assez douloureuse. Pas toujours, à vrai dire. La preuve : Myret Zaki, terreur de quelques banquiers, a pris en douceur la barre de Bilan des mains de Stéphane Benoit-Godet qui, lui, saisit Le Temps au nom d’un empire germano-suisse.

Voilà pour le local.

Mais il vaut la peine de regarder au large, pour mesurer les bouleversements que provoque le mariage improbable du papier et d’internet. Aux Etats-Unis, par exemple. Autre échelle, bien sûr, mais il faut être attentif au laboratoire américain.

Outre-Atlantique, donc, deux milliardaires de la Toile se sont emparés de deux titres prestigieux et mal en point.

Le premier, Chris Hughes, cofondateur de Facebook, a acheté The New Republic, bimensuel glorieux de la gauche modérée. Ce jeune homme, qu’on dirait à peine sorti de l’adolescence, s’est d’abord présenté devant l’aréopage de plumes célèbres dont il est désormais le chef en ruisselant d’admiration. Puis, quelques mois plus tard, il leur a présenté un projet de transformation digitale si radical que le directeur du magazine a donné son sac, emmenant avec lui une partie de la rédaction. La crise est si grave que la publication, sur papier, a été suspendue.

La seconde acquisition a une tout autre couleur. C’est celle du Washington Post par Jeff Bezos. Le fondateur d’Amazon a acheté le grand quotidien de la capitale, dans les chiffres rouges depuis longtemps, avec une petite partie de son argent de poche : 250 millions de dollars.

On pouvait penser que le pirate de la librairie mondiale allait secouer sévèrement la vénérable institution dont il venait de s’emparer. C’est tout le contraire. Plutôt que de sabrer dans la rédaction et de rationnaliser à tout va pour ramener le navire à l’équilibre, il a investi dans son nouvel outil. En moins d’un an et demi, plus de cent nouveaux journalistes ont été recrutés.

Et le Washington Post a renoué avec le spectaculaire travail d’enquête qui avait établi sa renommée au moment du Watergate : Edward Snowden et la NSA (avec The Guardian) ; le Service secret, contraint de se réformer ; le gouverneur de Virginie, poussé à la démission…

Sur cette base journalistique solide, le quotidien a entrepris d’élargir sa diffusion par quelques initiatives étonnantes : il a par exemple passé un accord avec plus de 160 journaux régionaux dont les abonnés ont désormais accès gratuitement au site du Washington Post. Et bien sûr, Bezos a amené quelques biscuits d’Amazon : des logiciels et des algorithmes capables de connaître les attentes des lecteurs au plus près, pour les satisfaire.

Il est vrai que le nouveau propriétaire a aussi fâché un peu la rédaction en sucrant quelques privilèges qu’il jugeait excessifs. Mais pour l’essentiel, il a redonné du tonus et du panache à un titre qui semblait à la dérive, en investissant dans le métier de base.

Bonne nouvelle. La grande mélasse d’internet n’est pas un océan dans lequel le journalisme est condamné à se noyer. La toile est une chance aussi. La concurrence sur les écrans petits et grands a un effet stimulant. Le New York Times, qui ne peut être en reste, vient ainsi de réaliser une enquête stupéfiante (texte, vidéo, infographie) sur l’exploitation des hydrocarbures de schiste dans le Dakota du Nord.

Les défis viennent également d’en dehors des titres établis. Le phénomène Vice est ainsi un sacré aiguillon. Né d’un mensuel canadien branché et gratuit, ce groupe se développe de manière proliférante dans le monde, en particulier grâce à ses reportages. Celui qu’il a réalisé à Raqqa, la capitale de l’Etat islamique en Syrie, a imposé la marque Vice. Un reportage discutable, puisqu’il a été réalisé sous surveillance, mais qui pour la première fois donnait à voir ce qui jusque là était caché.

Vice vient de la contre-culture, comme Actuel naguère en France, ou comme Rolling Stone. Le magazine du rock a depuis longtemps montré du goût pour l’enquête de fond, à sa manière. En 2010, un de ses reportages en Afghanistan avait abouti à la destitution du général Stanley McChrystal, alors commandant en chef à Kaboul.

En novembre dernier Rolling Stone a publié une autre enquête retentissante, sur le viol d’une étudiante de l’Université de Virginie, à Charlottesville. Après quelques jours, le journal a dû admettre que sa journaliste, sur prière de la victime, avait accepté de ne pas interroger les supposés violeurs. L’histoire s’est dégonflée, et Rolling Stone est déconsidéré.

C’est la leçon de toutes ces histoires de presse : dans le journalisme, le travail d’enquête, c’est la base ; mais il a ses règles. 

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