Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Les guerres illégales d’Obama

Bizarre silence… Un homme des forces spéciales américaines a appuyé sur un bouton, et le missile largué d’un drone a pulvérisé le mollah Akhtar Mohammad Mansour, chef des talibans (de l’Emirat islamique d’Afghanistan, c’est son titre) sur une route du Pakistan. Barack Obama avait donné son feu vert.

Cette élimination, ici, a été tout juste mentionnée, sans la moindre interrogation. Celle-ci, par exemple : le droit de la guerre n’a-t-il pas lui aussi volé en éclat ?

La question est posée aux Etats-Unis : un officier du renseignement poursuit en justice le président en l’accusant de mener, au Moyen-Orient, une guerre illégale.

Mais revenons d’abord à feu Mansour, dont l’exécution est entourée de pas mal de brouillard. Obama a justifié son action en parlant d’autodéfense : le mollah prônait et ordonnait de son repaire au Pakistan des actions contre les troupes américaines qui demeurent en Afghanistan. La base légale qu’avance la Maison Blanche, c’est l’autorisation donnée par le Congrès après le 11 septembre 2001 (il y a quinze ans !) d’entrer en guerre contre Al Qaida, et pas extension contre les talibans qui protégeaient l’organisation de Ben Laden.

Mais au Pakistan ? Islamabad a convoqué l’ambassadeur américain pour protester contre cette violation de son territoire. En fait, les deux pays sont enfermés depuis 2001 dans une relation complexe et ambiguë, d’alliés et d’adversaires à la fois. Les services secrets pakistanais ont un grand contrôle sur les talibans, et Mansour passait pour être leur homme ; mais il a saboté des négociations pour tenter de mettre fin à la guerre afghane, et son élimination arrange peut-être tout le monde.

Le capitaine Nathan Smith, l’officier qui poursuit Obama, s’est battu en Afghanistan contre les talibans, et il est engagé aujourd’hui dans la lutte contre l’Etat islamique, dans un QG américain installé au Koweït. Il a déposé une plainte contre le président parce qu’il a la conviction de trahir son serment de défendre la Constitution en participant à cette guerre.

Barack Obama fonde doublement son engagement contre l’IS : sur l’autorisation de 2001, comme pour l’Afghanistan, et sur celle que George Bush avait obtenue en 2003 pour envahir l’Irak. Dans le premier cas, il explique que l’organisation terroriste, même si elle a rompu avec Al Qaïda, est un de ses rejetons. En ce qui concerne l’autorisation de 2003, c’est encore plus scabreux puisqu’il s’agissait alors de renverser le régime de Saddam Hussein.

Ces bases légales particulièrement fragiles, Obama fait mine de s’en contenter, mais avec si peu d’assurance qu’il a demandé au Congrès de confirmer ses pouvoirs. Les élus, tout à leurs querelles partisanes, n’ont rien fait. C’est ce qui a amené le capitaine Smith à agir en justice. Il exécute les ordres qu’il reçoit, pour ne pas être mis au cachot. Mais il veut que des juges disent s’il trahit son serment. Il fonde son action sur une très ancienne jurisprudence qui remonte à plus de deux siècles : des juges avaient alors arrêté qu’un soldat obéissait à ses propres risques à des ordres illégaux.

Ce souci du droit dans la guerre travaille depuis un bout de temps la conscience américaine. L’intervention au Vietnam, dans sa première phase, avait été justifiée par des secours qu’il fallait apporter après des inondations… Plus tard, Richard Nixon s’était engagé, sans rien demander, dans une escalade particulièrement meurtrière. Pour brider la présidence, le Congrès avait alors voté en 1973 une War Power Resolution, qui n’autorise une intervention dans l’urgence que pour 60 jours ; passé ce délai, à moins d’une autorisation formelle, l’usage de la force doit prendre fin.

Barack Obama a déjà allégrement bafoué la résolution de 1973 en Libye. L’intervention à laquelle les Etats-Unis participaient avait duré plus de 60 jours, et il n’avait rien sollicité. Dans les opérations contre l’Etat islamique, le docteur en droit de Harvard est sur des sables tout aussi mouvants.

Les jurés du Nobel de la paix doivent se demander si le guerrier récalcitrant qu’ils ont hâtivement couronné en 2009 n’est pas, aussi, un va-t-en guerre un peu sauvage…

 

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