Mark Ditlli

RÉDACTEUR EN CHEF DE FINANZ UND WIRTSCHAFT

Mark Dittli a étudié l'économie d'entreprise à la HES de Winterthour et le journalisme à la New York University. Il rejoint le magazine économique alémanique Finanz und Wirtschaft en 2000 en tant que rédacteur à la rubrique suisse. Il devient ensuite correspondant aux Etats-Unis pendant cinq ans en charge des affaires économiques et financières. Mark est nommé rédacteur en chef du magazine en 2011.

Les conséquences de la politique monétaire

Le monde est objet d’expérimentation. Depuis la fin 2008, les grandes banques centrales ont mené une politique d’expansion monétaire sans précédent et manipulé les taux d’intérêt à des niveaux très bas. Du jamais vu.

L’intention, derrière cette politique, a été clairement communiquée. Aux Etats-Unis, l’objectif des dirigeants de la Fed était la reprise de l’économie grâce à deux canaux de transmission: la hausse du cours de titres tels que les actions devait produire une sensation de richesse et motiver les consommateurs à dépenser plus d’argent, alors que les taux bas devaient inciter les entreprises à consentir des investissements.

Si l’on observe les marchés financiers et l’économie réelle, il apparaît clairement que les effets de cette politique monétaire sont mitigés. Sur le marché américain des actions, les cours ont triplé depuis leur plus bas en 2009. La hausse de l’indice a suivi, presque en parallèle, l’amélioration du bilan de la Fed.

Si cette corrélation ne prouve pas de lien de cause à effet, on peut avancer la thèse que la politique monétaire est un moteur central de la hausse des actions. En revanche, le lien entre boom des actions et augmentation des dépenses de consommation reste incertain; on peut néanmoins affirmer que les mesures antidéflationnistes de la Fed ont atteint leur objectif.

Dans l’économie réelle, la situation est bien différente. En comparaison historique, les investissements de capitaux des entreprises ont plafonné à des niveaux anormalement bas. Pourquoi la politique monétaire réveille-t-elle «l’esprit d’animaux» des investisseurs à la bourse, alors que les entrepreneurs renoncent à investir?

La réponse se situe dans le point commun entre ces deux groupes: tous deux sont exposés à un risque de carrière, ils tremblent pour leur job s’ils commettent une erreur. Et ce risque de carrière produit des comportements diamétralement opposés.

Si l’on observe les investisseurs professionnels sur les marchés financiers, leurs prestations sont mesurées à court terme. La politique des taux nuls les oblige à se risquer toujours un peu plus en dehors de la courbe du risque. Le risque de carrière stimule l’esprit grégaire sur les marchés financiers.

Le risque de carrière

Observons maintenant les dirigeants d’entreprise. De manière intuitive, la politique des banques centrales devrait les encourager à investir dans de grands projets. Pourquoi alors ne le font-ils pas? L’une des explications possibles est que le niveau des taux joue un rôle secondaire dans les décisions d’investissement. Aucun manager ne qualifiera de sensée la construction d’une nouvelle usine juste parce que les taux sont bas. Autre argument: les managers considèrent l’avenir comme trop incertain.

Cet argument fait sens mais ne suffit pas pour expliquer leur frilosité. Il existe une autre explication, tout aussi importante: aux Etats-Unis, les sommes consenties par les entreprises pour le rachat d’actions et de dividendes ont fortement augmenté, atteignant un niveau record en 2014. Elles préfèrent verser leur cash-flow à leurs actionnaires qu’investir dans de grands projets.

Quelle est leur motivation? Les rachats d’actions sont validés avec des applaudissements par une bourse euphorique. Les taux d’intérêt nuls incitent même les entreprises à s’endetter pour racheter leurs propres titres.

Pourquoi alors un chef d’entreprise devrait-il courir le risque de consentir un investissement important, considéré avec scepticisme par la bourse et dont les résultats ne seront visibles que dans plusieurs années? Il est bien plus lucratif de mettre le feu au cours des actions par le biais de rachats. Les managers aussi connaissent le risque de carrière. Et ils choisissent, tout comme les investisseurs, de s’engager avec le troupeau dans une voie qui leur semble sûre, fidèles au bon mot de Keynes: il est meilleur pour sa propre réputation d’échouer de manière conventionnelle que de gagner de manière non conventionnelle.

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