Jaccard Michel

ASSOCIÉ, ID EST AVOCATS

Fondateur de l’Etude id est avocats, Michel Jaccard est un spécialiste du droit des technologies, des médias et de la propriété intellectuelle ainsi que du droit commercial et du financement d'entreprises, domaines dans lesquels il pratique, enseigne et publie depuis plus de 15 ans. Il a obtenu une licence et un doctorat de l'Université de Lausanne et un diplôme postgrade (LLM'97) de l'Université de Columbia, dans l'Etat de New York, où il est également admis au barreau et a travaillé plusieurs mois dans un cabinet international.

Les avocats doivent-ils se réinventer ?

Comme pour toutes les professions au service d’une clientèle dont le profil et les besoins changent au fil du temps, les avocats doivent bien évidemment évoluer. Certains parlent même de "réinventer" le métier. C’est le cas du "Reinvent Law Lab", dont le programme est pour le moins ambitieux, à en croire le manifeste publié sur la page d'accueil du site internet: "we believe lawyers can change the world but to change the world we must first change ourselves. It is time to ReInvent. The market for legal services is undergoing serious transition, presenting both possibility and peril".

Le groupe dispose de sa propre chaîne TV en ligne et organise de nombreuses conférences, dont les titres sont évocateurs: "Augmented Reality and on-demand legal services", "Data driven contracts" ou encore "Quantitative Legal Prediction (or how I learned to stop worrying and embrace disruptive technology)". La démarche préconisée pour réinventer la profession s’appuie sur trois piliers : l’entrepreneuriat, la technologie et l’innovation.

J’avoue ne pas voir de rapport évident entre la fibre entrepreneuriale d’un avocat et la qualité des services qu’il peut rendre. On est entrepreneur dans l’âme, indépendamment de son métier. C’est une attitude plutôt qu'une compétence, et certainement pas une condition sine qua non pour rendre des services juridiques optimaux. Certes, il est plus aisé pour un avocat passionné par la création de projets de conseiller un entrepreneur, dont il se sentira proche et comprendra peut-être mieux les défis, mais cela n'a pas nécessairement une influence positive sur la qualité des services rendus.

La technologie – deuxième pilier préconisé de la démarche de « réinvention » - peut certes apporter beaucoup à la prestation de services juridiques. Mais ce sera le cas essentiellement en ce qui concerne l’efficacité et la productivité de l’avocat plutôt que, à nouveau, quant à la qualité de ses prestations. Grâce à une technologie omniprésente, on trouve aujourd’hui une quantité phénoménale de modèles de contrats et d’avis de droit autorisés dans tous les domaines imaginables (voir par exemple les sites contractstore et onecle). Le danger pour un avocat est évidemment de se fier aveuglément à des modèles « tout faits » qui ne sont pas adaptés à la situation et qu’il aura beaucoup de peine à s’approprier, et donc à négocier.

Ayant rédigé des contrats commerciaux à l’époque où l’email n’était pas courant et où les documents s’échangeaient par fax, avec notes manuscrites pour les corrections plutôt qu’en mode « markup », je ne peux m’empêcher de penser que la réflexion était alors plus poussée que maintenant lorsqu’il s’agissait de compléter ou d’améliorer une formulation. En d’autres termes, je doute que le salut des avocats vienne de la technologie.

Reste donc l’innovation. Mais que signifie-t-elle au juste pour un avocat ? Que lui demande-t-on somme toute? La plupart du temps, de faire son travail, si possible à temps, de plus en plus souvent en respectant un budget donné, et toujours en donnant une réponse juridiquement correcte. Dans ce cadre « traditionnel », guère de place pour innover, et ces demandes continueront certainement à constituer la majorité des cas soumis aux hommes de loi.

Pour certains clients pourtant, il ne suffit pas d'obtenir une réponse juridiquement correcte à la question posée. Ce qu’ils recherchent, c’est un avis utile qui leur permette de prendre une décision sur la base d’explications compréhensibles, convaincantes et pertinentes ("actionable advice" disent les anglo-saxons). Ceux-là ont besoin d’avocats qui s’intéressent à leur entreprise, leur industrie et l'écosystème dans lequel ils évoluent. Malheureusement, trop rares encore sont les clients qui partagent cette approche (de peur d'une facture plus lourde si les discussions "débordent" de la demande ?) et trop nombreux les avocats qui ne montrent pas un intérêt véritable envers les activités de leurs clients au-delà de la question posée.

C'est pourtant de cet échange entre client et avocat que peut surgir une véritable innovation dans la prestation de services juridiques: le client faisant part de ses problèmes à un spécialiste qui pourra juger des meilleurs scénarios à disposition, sur la base de son expérience de l'industrie propre à son client et pas seulement de ses connaissances juridiques.

Dès lors, les clients doivent jouer un rôle clé dans la réflexion sur l'innovation qu'ils sont en droit d'attendre de leurs prestataires juridiques. A cet égard, le projet "Reinvet Law", aussi séduisant soit-il, perd à mon sens de sa crédibilité: il n'implique a priori aucun client dans ses membres fondateurs. Peut-être faudra-t-il attendre la version 2.0 ?

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