Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Les amitiés utiles de Vladimir Poutine

Didier Burkhalter n’est pas un idiot utile. Ou s’il l’est, c’est à l’insu – comme il se doit – de son plein gré. On prête à Lénine, sans doute à tort, l’invention de ce concept : l’idiot utile, c’est celui qui sert, sans le vouloir, les desseins de son partenaire, ou de son adversaire.

Vladimir Poutine et le président suisse ne sont pas des adversaires. Mais le second aimerait faire du premier un partenaire dans l’apaisement de la crise ukrainienne. Le Russe ne dit pas non. Il fait même, publiquement, très bon accueil au Neuchâtelois coiffé de sa casquette de président provisoire de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

«Ecarter les troupes russes de la frontière orientale de l’Ukraine ? Ça peut se faire, répond Poutine. Mais il faudrait que les excités de Kiev se calment un peu. Ils veulent élire un président le 25 mai ? Pourquoi pas. Et vous voulez que mes amis de Donetsk et de Lougansk renvoient à plus tard leur référendum d’autodétermination ? Je vais le leur conseiller !»

Les amis du Donbass, naturellement, n’ont pas obéi. Ils ont proclamé les résultats faramineux de leur vote sauvage, en contradiction complète avec ce que disent les Ukrainiens des oblasts de l’Est quand les sondeurs les interrogent.

Et à peine Didier Burkhalter avait-il quitté Moscou que le président russe s’est envolé vers Sébastopol pour célébrer l’annexion de la Crimée. Par un autre avion, il a envoyé Dimitri Rogozine, son flamboyant vice-premier ministre (visé par les sanctions occidentales), en Transnistrie pour assurer les russophones de ce bout de Moldavie que la mère patrie ne les oublierait pas.

Que veut Vladimir Poutine ? Chacun le comprend : rétablir aussi loin qu’il le peut la sphère de l’influence russe. Par la force des armes, comme au temps de l’URSS, c’est impossible. Alors, il mène sa guerre par des moyens plus subtils (information, infiltration, pression), pour créer, sur le terrain, des faits accomplis : récupération de la Crimée, qui ne sera pas remise en cause ; quasi sécession de l’Est ukrainien, qu’on ne pourra pas effacer d’un trait de plume diplomatique.

Le Russe avance ses pièces avec d’autant plus d’assurance que les joueurs, en face de lui, paraissent désorganisés ou désorientés. Et infiltrés.

C’est le plus étonnant : pendant que le Kremlin dénonce à Kiev un danger fasciste essentiellement fantasmé, toute l’extrême droite européenne, du Front national français au Jobbik hongrois en passant par la Ligue du Nord italienne et l’UDC suisse, fait de grands sourires à Vladimir Poutine. Pour un ancien officier du KGB, c’est un sacré retournement, mais pas vraiment une divine surprise.

Car quand le président russe dénonce l’influence de l’Union européenne à ses frontières et la voue aux gémonies, les nationalistes de tout poil, à l’ouest, boivent du petit lait. Quand il accuse les Etats-Unis et l’OTAN de manigances, ils sont ravis. Quand il se pose en défenseur de la famille, de la chrétienté et de la tradition contre ce qu’il appelle la décadence occidentale, ils applaudissent. Et quand il désigne une menace islamiste aux portes, ils sont aux anges.

Le 25 mai, au moment où les Ukrainiens choisiront – s’ils le peuvent – leur nouveau président, les électeurs européens iront aux urnes pour renouveler le parlement de l’UE. Et le soir de ce dimanche-là, les partis eurosceptiques ou europhobes célébreront le triomphe qu’on leur promet. Poutine ne cachera pas trop son plaisir.

Mais le problème, avec les nationalistes, c’est qu’ils font une drôle de coalition, forcément instable. S’ils arrivaient au pouvoir en Europe, le continent dériverait à nouveau vers les conflits, et la guerre.

C’est peut-être la chance de Didier Burkhalter. Car en Ukraine, les deux nationalismes qui se sont face ne veulent pas et ne peuvent pas entrer dans une confrontation armée. Il y a donc à Kiev une petite lucarne pour un compromis fédéral. Si le président suisse parvient à l’ouvrir, il ne sera pas un idiot, mais un héros. Utile.

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