Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LENS/Les fêtes galantes ou "Embrassez qui vous voudrez"

«Nous n'irons plus au bois/Les lauriers sont coupés/La belle que voilà/Ira les ramasser....» La chanson, un «hit» du XVIIIe siècle, daterait de Noël 1753 et aurait (ce qui fait beaucoup de conditionnels) été composée par la Pompadour elle-même. On ne prête qu'aux riches. La marquise était alors la maîtresse de Louis XV depuis neuf ans, et elle régnait sur Versailles. 

«Nous n'irons plus au bois», ou plutôt son refrain «Dansez, Embrassez qui vous voudrez» sert aujourd'hui de leitmotiv à la nouvelle exposition du Louvre de Lens. L'antenne du musée national propose un panorama de la fête galante, d'Antoine Watteau (1684-1721) à... mais oui Francisco de Goya (1746-1828). L'Espagnol peignit en effet des pique-nique ou des escarpolettes avant se se consacrer aux fusillades et autres désastres de la guerre. Le visiteur aura entre-temps passé par François Boucher (1703-1770) ou Thomas Gainsborough (1727-1788). Le genre devint en effet volontiers nordique, l'Allemagne ayant le pompon du rococo.

Le retour du XVIIIe siècle

C'est Xavier Salmon, responsable des arts graphiques au Louvre, après avoir passé par Versailles et Fontainebleau, qui a été chargé de mener l'affaire à bien. Il s'agit d'un spécialiste du XVIIIe siècle, comme l'a prouvé sa rétrospective Jean-Marc Nattier, en 1999-2000. Ce monsieur a d'ailleurs été très sollicité ces derniers temps. Il était aussi le commissaire de l'étape française de l'«Elisabeth Louise Vigée-Lebrun», qui vient de se terminer au Grand Palais. Une manifestation qui a connu un succès public inattendu. C'est fou, d'ailleurs, ce que le XVIIIe, supposé démodé, se fait présent en ce moment. Le Luxembourg présente à Paris «Fragonard amoureux» jusqu'au 24 janvier. Valenciennes propose des «Rêveries italiennes» autour de Watteau jusqu'au 17 janvier. Sèvres relance «La manufacture des Lumières» jusqu'au 18 janvier, tandis que Cognacq-Jay offrira dès le 6 février «Jean-Baptiste Huët, Le plaisir de la nature». 

Mais revenons à Lens. Le parcours commence avec la fameuse comptine, qui finit par agacer à la longue les oreilles des visiteurs. Vient ensuite pour lui la confrontation avec le chef-d’œuvre (5). Le Louvre a prêté sa version du «Pèlerinage à l'île de Cythère» (1717) de Watteau, l'autre mouture se trouvant à Berlin. C'est le tableau qui a tout déclenché. Il s'agissait du morceau de réception du peintre à l'Académie, où il avait été laissé libre du sujet. Il n'y en a en fait pas. Des jeunes femmes et leurs amoureux partent ou reviennent (les interprétations divergent) de l'île d'Aphrodite. Ils esquissent toutes les postures d'une passion fugace. Leur plaisir se teinte déjà de nostalgie.

La pastorale et les moutons 

Des dessins de Watteau, admirables, accompagnent cet envoi exceptionnel. Le public peut alors passer aux suiveurs: Pater, Lancret, Quilliard ou Bonaventure de Bar. Il y a vite affadissement. Répétition. Lassitude. Heureusement qu'intervient François Boucher. Il transforme les fêtes galantes en pastorales. D'improbables bergers y courtisent des bergères d'opéra au milieu de moutons passés à la Woolite. Lens a obtenu le prêt, non moins rare, de deux somptueux dessus de portes réalisés vers 1738 pour l'Hôtel de Soubise, qui abrite aujourd'hui les austères Archives nationales. 

Le parcours peut continuer avec des versions anglaises, allemandes ou tchèques de cette interminable rêverie, qui oublie ici Fragonard. «La Fête à Saint-Cloud», que possède la Banque de France, aurait pourtant fait très bien dans le tableau. Je vous ai déjà dit que même l'Espagne est présente, grâce à Goya. Il y a aussi les bibelots. Le XVIIIe reste le siècle de la porcelaine. Biscuits de Sèvres. Groupes de Meissen, Chelsea.u Derby. Il s'agit là de toutes petites choses, parfois ravissantes et parfois un peu kitsch. Leur nanisme gêne cependant dans cet immense vaisseau que constitue l'aile des expositions temporaires à Lens. A part le Watteau et les Boucher, les tableaux ressemblaient déjà à des timbres poste égarés sur des enveloppes gigantesques. Les céramiques, elles, tiennent du mégot tombé dans un hall de gare.

Quid de 2016 dans le musée? 

C'est donc avec un sentiment d'inabouti, dû en partie au mauvais choix du lieu (Versailles aurait mieux convenu), que le spectateur sort, en se demandant ce qui l'attend à Lens par la suite. En juin 2015, le lieu annonçait que l'été 2016 serait ici voué au football, avec la saga du RC Lens. Je m'en étais fait l'écho. Depuis, plus rien. On ne peut pas dire que le site du musée serve à quelque chose, puisque «Dansez, Embrassez qui vous voudrez» y fait encore partie des projets. Par la bande, j'ai vu que le Louvre Lens prévoyait un «Charles Le Brun» pour mai 2016 et une «Mésopotamie» pour novembre prochain. Le football aurait-il été mis sur la touche?

Pratique 

«Dansez, Embrassez qui vous voudrez», Louvre Lens, 99, rue Paul-Bert, jusqu'au 29 février. Tél. 00333 21 18 63 21, site www.louvrelens.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Photo (RMN): «Le Pèlerinage à Cythère» d'Antoine Watteau, autour duquel tourne l'exposition de Lens. 

Prochaine chronique le mercredi 13 janvier. Lionel Bovier reprend les rênes du Mamco. Premières impressions.

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