Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LENS/Le Louvre part pour la Mésopotamie. Une pénible leçon d'histoire

Crédits: RMN, Musée du Louvre, 2016

«L'Histoire commence en Mésopotamie». Elle est aussi en train de mal s'y terminer. Il suffit de lire les titres que publie la presse quotidienne depuis des années. L'actuelle exposition du Louvre de Lens devait au départ adopter un ton politique. Polémique même. Il s'agissait de soutenir la culture contre la barbarie de l'Etat islamique. Et puis, phhhht... Comme pour tout, sous le gouvernement Hollande, le projet s'est dégonflé. Des volontés militantes du début n'est même pas resté aux murs une simple mention de la situation actuelle en Syrie et en l'Irak. 

Telle qu'elle a été conçue et montée par Ariane Thomas, l'actuelle présentation de Lens tient du cours d'histoire pour enfants sages. Difficile de rester plus plan-plan que ces vitrines tristes, où les objets tentent paresseusement de raconter des histoires. «L'économie mésopotamienne. «Premières écritures». «Premiers rois, premières dynasties»... Le tout, de plus, en assez verbeux. Seule, la salle d'introduction tente de faire rêver les visiteurs. Intitulée «Redécouvrir la Mésopotamie», elle raconte les débuts de son archéologie. Tout commence avec le «Caillou Michaux», couvert d'écritures cunéiformes. Ramené en France par Henri Michaux en 1786, il a été acquis par la Bibliothèque nationale dès 1800. Personne ne pouvait bien sûr en lire en traître mot. Il a fallu pour ce accomplir un immense travail au XIXe siècle, pareil à celui fait sur les hiéroglyphes égyptiens.

Objets tirés des réserves

Cette entrée dans le sujet pouvait donner des espoirs, avec un diorama de tableaux académiques et d'affiches de films tourné à Hollywood ou à Cinecittà. Il y a même là la kitchissime «Fiancée de Bélus», signé Paul Emile Motte, récemment acheté par Orsay. Le visiteur pouvait donc s'attendre à la suite un peu récréative du «Babylone» du Louvre (2008), qui mêlait fantasmes et réalités. Eh bien non! Il n'y aura plus ensuite que des objets authentiques, et pas toujours des meilleurs. Ariane Thomas n'a pas vidé les salles du Louvre de Paris. Elle a juste pu y pratiquer quelques emprunts de prestige (comme la merveilleuse statue en albâtre de Ebih-Il faisant l'affiche). Le reste sort apparemment pour bonne part des réserves du musée. Je comprends qu'on n'ait pas sollicité Bagdad en ce moment. Mais il eut été possible d'emprunter davantage que deux ou trois objets du British Museum et deux ou trois autres de Berlin pour faire international. 

Le scénario à raconter se révèle pourtant passionnant. Comment se fait-il que ce soit dans «le croissant fertile», entre les fleuves Tigre et Euphrate, que soit très lentement née la plus ancienne des civilisations, autour de 12 000 avant Jésus-Christ? Pourquoi là? De quelles manière les choses ont-elles évolué, avec une sédentarisation permettant les cultures de l'élevage? Qu'est-ce qui a transformé le village en ville, avec ce qu'il faut de règles pour que celle-ci fonctionne? Lois religieuses. Lois civiles, même si le fameux «Code d'Hammourabi n'a bien sûr pas effectué le voyage depuis Paris. Grâce à quelle métamorphose intellectuelle a-t-on enfin passé du monde de l'oral à celui de l'écrit, en imprimant l'argile de traces semblables à des clous (le cunéiforme, donc)? Les Mésopotamiens réussissaient des équations algébriques jusqu'au troisième degé, ce dont je resterais bien incapable...

Manque d'idées 

Une telle réflexion avait besoin d'un concept et d'une mise en scène soulevant d'enthousiasme le public. Tel n'est pas le cas. Ariane Thomas, qui est sans doute très compétente, n'en joue pas moins les maîtresses d'école. Responsable de la scénographie, Véronique Dolllfus n'a rien imaginé de décoiffant. La chose surprend tout de même. La précédente exposition du Louvre de Lens, vouée à Charles Le Brun, le peintre de Louis XIV, débordait d'intelligence et d'idées. D'audaces aussi. Il serait bon de ne pas produire chaque manifestation pour elle-même, mais d'imprimer un style à cette antenne provinciale qui en manque tant. 

J'ai à ce propos lu plusieurs choses dans la presse. D'abord, si Lens se plaint d'avoir raté son objectif de 500 000 visiteurs par an, il ne s'en targue pas moins d'en recevoir 400 000. Où sont-ils? Je n'y vois jamais la moindre foule. Le musée craint du reste une baisse de subventions. J'avais d'abord pensé à l'EI en lisant dans «Le Monde» «Le Louvre Lens résiste au menaces». Erreur! Il s'agissait de gros sous. Le budget de fonctionnement tourne en effet autour de 15 millions d'euros par an. Un peu moins que le Musée des Confluences de Lyon. La moitié à peine du MAH à Genève.

L'affaire des réserves 

Il y a aussi l'affaire des réserves du Louvre, qui se verraient construites tout à côté, à Liévin. On sait que l'idée déplaît aux conservateurs. Ils devraient accepter un long voyage pour manipuler ou emprunter le moindre objet. Pour le moment, rien n'est fait. Le chantier de 60 millions d'euros est pourtant supposé démarrer en 2017, avec un déménagement prévu en 2019. François Hollande a proposé cette année, avec sa présence d'esprit coutumière, d'y loger parallèlement les biens culturels aujourd'hui menacés au Moyen-Orient. Une mauvaise plaisanterie. C'est il y a au moins cinq ans qu'il fallait lancer l'idée!

Pratique 

«L'histoire commence en Mésopotamie», Louvre de Lens, 99, rue Paul-Bert, Lens, jusqu'au 23 janvier 2017. Tél. 00333 21 18 62 62, site www.louvrelenns.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi. Attention, le musée est à deux kilomètres de la gare, même si l'on parle de dix minutes de marche. A mon avis, le chronométrage a dû être fait par Usain Bolt.

Photo (RMN, Musée du Louvre): Les yeux de lapis d'Ebih-Il, qui fait l'affiche à Lens.

Prochaine chronique le lundi 5 décembre. Le Valais en photos couleurs. Une histoire qui fait maintenant l'objet d'un livre critique.

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