Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LENS/Le Charles Le Brun de Versailles au Louvre de l'ex-ville minière. Eh oui!

Crédits: Louvre de Lens

C'est l'un des grands artisans de ce que Voltaire appellera plus tard «Le siècle de Louis XIV». Charles Le Brun (1619-1690) a tôt bénéficié ce que les républicains français actuels nomment, avec la bouche en cul de poule, «la méritocratie». Ce fils d'un très modeste sculpteur fut remarqué dès ses 20 ans, puis envoyé à Rome pour se perfectionner par le chancelier Séguier, l'un des hommes les plus puissants du royaume. La suite est bien connue. Le Brun deviendra le peintre de Nicolas Fouquet au château de Vaux-le-Vicomte puis, après la disgrâce de ce financier un peu trop habile, celui du souverain. Il y aura dès lors le Louvre, Versailles, Marly ou les Tuileries... 

Il fallait une grande exposition pour célébrer non seulement l'artiste, mais le chef d'orchestre. Comme ses aînés Rubens et Le Bernin, le Brun dirigea des chantiers gigantesques. Il lui fallait en plus créer des modèles pour des sculpteurs, des lissiers, des orfèvres ou les artisans de feux d'artifice. Autant dire qu'il devait déléguer, tout en surveillant. Comme le Flamand et l'Italien, le Parisien le fit avec intelligence. Il existait avec Le Brun des schémas généraux permettant à chacun de s'épanouir. Il suffit pour s'en persuader de visiter les salons de Versailles qui ont survécu, contrairement à ceux des Tuileries (incendié en 1871) ou de Marly (démoli à partir de 1806). Rien ne ressemble moins à du Le Brun que du Charles de La Fosse ou du Michel Corneille. Et pourtant les styles se fondent dans un goût commun.

Un choix discutable du lieu 

Ce n'est hélas pas à Versailles que la première grande exposition Charles le Brun depuis trente ans a lieu cet été (1), mais au Louvre de Lens. Difficile de faire plus décalé. Le bâtiment de Sanaa constitue une réussite dans le genre contemporain. La ville minière n'a rien d'une résidence royale. Le choix apparaît d'autant plus incompréhensible que le Louvre de Paris n'abrite en ce moment aucune exposition digne de ce nom et que le palais abrite la Galerie d'Apollon, commencée par Le Brun. Sans compter ce qui subsiste dans la capitale. Si la visite de l'Hôtel Lambert, actuellement en restauration, tient de l'impossible rêve (2), il existe Saint Nicolas-du-Chardonnet et les chambres provenant d'anciens hôtel particuliers démolis, remontées à Carnavalet... 

A Lens, dans une belle et efficace scénographie de l'Atelier Maciej Fiszer, riche en couleurs franches (avant tout du rouge et du bleu), il a fallu se contenter du peintre de chevalet ou de l'esquisse des décors. Deux commissaires se sont attachés à cette tâche, proposant 235 œuvres. Il s'agit de Bénédicte Gady et de Nicolas Milovanovic, des spécialistes du XVIIe français. On se souvient de la récente exposition de Bénédicte Gady au Louvre sur les plafonds de Paris, presque tous disparus. Ils se voyaient évoqués par des projets dessinés. Autant dire que l'affaire se trouvait dans de bonnes mains. Il semble cependant impossible de traiter l'ensemble de la production de Charles Le Brun, qui était du genre suractif.

Carrière éblouissante 

Le tandem a choisi de commence par évoquer l'homme. Une carrière exemplaire ne finissant pas très bien. Le Brun se voit anobli par Louis XIV dès 1662. Il aura dans ses armoiries, ô combien parlantes, un soleil et une fleur de lys. Comme le jardinier André le Nôtre, il se verra bien payé. Ce sera l'un de premiers artistes français à faire fortune, pouvant se construire un château avec petit parc à Montmorency. La mort de Colbert en 1683 lui portera un coup. Louvois, le successeur du ministre qui l'avait employé pour lui-même à Sceaux, se débarrassera de la garde rapprochée de son prédécesseur. Plus de chantier pour Le Brun, qui conservera néanmoins ses titres professionnels. Il n'aura plus qu'un seul client, le roi. Pour cet homme tombé en dévotion, il réalisera quelques beaux tableaux religieux. Louis XIV lui gardait sa confiance et son estime. A sa mort en 1690, il fera saisir le contenu de l'atelier au grand dam de la veuve, qui lui fit un procès. Perdu, évidemment. 

Cette saisie léonine a le mérite d'avoir sauvé la création sur papier. Des milliers de dessins et les cartons à l'échelle 1/1 pour des fresques perdues, parfois dès le XVIIIe siècle. Bénédicte Gady et Alexandre Milovanovic ont donc dû choisir. Il ont mis en évidence la production de jeunesse, mal connue, qui comprend de tout petits tableaux destinés à se voir diffusés sous forme de gravures. Le voyage a Rome est retracé grâce à des emprunts effectués en France comme à l'étranger. Il y a là des toiles superbes, comme l'«Hercucle et Diomède» de Nottingham, réalisé à 21 ans. Puis les duettistes ont dû évoquer l'académicien, le théoricien et le chef d'équipe. Lens montre des tapisseries comme des sculptures de marbre ou une table au plateau en marqueterie de pierres dures. Le mobilier d'argent imaginé par Le Brun a hélas fini à la fonte en 1689, alors que son créateur vivait ses derniers jours.

Extrême inventivité

Le tout donne l'impression d'une prodigieuse inventivité, dans le genre sage. Sauf à ses débuts, Le Brun n'a rien d'un baroque. Si sa célébration du roi peut fatiguer (3), le peintre sacré surprend par sa ferveur. Quant au dessinateur, il est prodigieux. Restaurés, les grands cartons séduisent autant par leur virtuosité que par le sens de la mise en scène. Le public les voit pourtant de manière fragmentaire et de tout près, alors qu'il faut imaginer des voûtes gigantesques. Bénédicte Gady et Alexandre Milovanovic ont aussi su montrer le travail de l'artiste en proposant des séries. Le dessin, puis l'esquisse à l'huile et enfin le tableau. Une toile puis sa réplique en format réduit. Cette progression de l'expression confère à l'exposition sa dynamique. Le public a l'impression d'assister à une chose en train de se faire. 

Il y a heureusement un peu de monde (4) dans cette manifestation exilée à Lens où, par un volontarisme officiel absurde, se déroulent les principales manifestations du Louvre. Car, après la fête galante, l'or et l'ivoire médiéval et l'actuel Le Brun, ce n'est pas fini. C'est bien Lens que Jean-Luc Martinez, directeur de l'établissement, a choisi pour montrer la Mésopotamie antique dès le 2 novembre. Et ce à l'heure même où il faut vraiment sonner le tocsin pour l'archéologie du Proche-Orient. Mais qui donc a dit que la France était un pays cartésien? 

(1) Une autre exposition Le Brun vient de se dérouler à Madrid.
(2) L'Hôtel Lambert appartient aujourd'hui au frère de l'émir du Qatar, qui y pratique des aménagements pour le moins contestés.
(3) Rappelons à ce propos que la voûte de la Galerie des Glaces à Versailles a été récemment restaurée grâce au mécénat de Vinci. Les peintures sont hélas très usées.
(4) Le site de Lens parle sans rire sur son site des mesures prises en cas d'affluence excessive dans le musée....

Pratique

«Charles le Brun, Le peintre du Roi Soleil», Louvre, 99, rue Paul-Bert à Lens (comptez 25 minutes à pieds depuis la gare), jusqu'au 29 août. Tél. 0033 21 18 63 21, site www.louvrelens.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. On peut voir restaurer à Lens «Le Christ au Jardin des Oliviers» de Le Brun au sous-sol.

Photo (Louvre de Lens): La mise en scène imaginée pour l'exposition. Au fond, le portrait équestre du chancelier Séguier, entouré de ses pages.

Prochaine chronique le mardi 16 août. Le Palais de Tokyo parisien s'ouvre à.... Michel Houellebecq.

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