Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LENS 1 / Rubens brille au Louvre du Nord

Il y a une vingtaine d'années, les très coûteuses éditions Citadelles & Mazenod lançaient une collection intitulée «Les Phares». Elle devait comprendre des artistes dont le rayonnement, déjà intense de leur temps, avait traversé les siècles. Pierre-Paul Rubens (1577-1640) constitue à coup sûr l'un d'eux. Créateur pour le moins prolifique, à la tête d'une véritable PME picturale à Anvers, l'homme a en plus été un humaniste (au sens intellectuel du terme), un diplomate et un grand voyageur. Il a donc tout pour incarner cette Europe sans laquelle nous ne saurions apparemment vivre. L'Europe tient aujourd'hui moins d'une réalité que d'un dogme.

Pour sa seconde exposition après «Renaissances», le Louvre de Lens a donc choisi «L'Europe de Rubens». Un luxueux projet confié à Blaise Ducos, assisté de Jahel Samzsalazar. Il était possible au conservateur au Louvre (et non «du Louvre», ce qui change tout) de puiser non seulement dans les collection de la maison mère, mais de faire appel aussi bien au Prado qu'à la reine d'Angleterre. On ne refuse rien au Louvre, même décentralisé. Il y a donc dans le bâtiment tout neuf (il a été inauguré le 4 décembre 2012) 170 œuvres, dont une trentaine de tableaux au moins du maître. Comme dans la Galerie du Temps voisine, les genres se voient ici confondus. La peinture se marie à la gravure, aux antiques, au dessin ou à la sculpture.

Un Européen en son temps

Même si les expositions Rubens demeurent rares (la dernière importante me semble avoir eu lieu à Lille, en 2004), il fallait un parti-pris. Un axe. Il y a donc six sections pour tenter de remettre l'homme dans son temps. Une époque de graves conflits politiques et religieux. Il ne faut pas oublier que, de 1612 à sa mort, le Flamand aura vécu dans une Europe ravagée par la plus sauvage tuerie de son histoire, la Guerre de Trente Ans. Certaines régions d'Allemagne perdirent alors jusqu'à la moitié de leur population.

Ducos fait donc de Rubens un champion catholique et un agent de l'Espagne, même si l'homme travailla aussi beaucoup pour Charles Ier d'Angleterre, un anglican (il en subsiste l'unique décor encore en place de l'artiste, à Banqueting House). Cet imaginatif œuvra en fait pour toutes les cours, ou presque. D'où une salle introductive, véritable who's who de l'époque. Marie de Médicis, dont il raconta la vie dans une vingtaine de toiles (intransportables) conservées au Louvre, s'y retrouve avec son gendre Charles Ier, le duc de Mantoue ou Philippe IV d'Espagne. L'exaltation de la foi catholique peut alors suivre. On sait à quel point Rubens a donné dans le genre religieux, en plein essor depuis une Contre-Réforme conçue en réponse à l'iconoclasme calviniste.

Pour le plaisir des yeux

Les œuvres sont bien sûr très belles. Il y a d'excellents rapprochements, comme ceux faits autour de l'énorme «Camée de Saint-Louis» (ou "Grand camée de France"), conservé jadis à la Sainte-Chapelle et sur lequel Rubens fit des études scientifiques accompagnées de tableaux. Idem avec le «Centaure Borghèse». D'autres idées apparaissent plus discutables. Même si Rubens a beaucoup copié Titien, la présence de la merveilleuse «Allégorie, jadis dite d'Alphonse d'Avalos» du Vénitien ne s'imposait pas. On aurait préféré la «Vénus au miroir», de Washington, dont on voit ici l’interprétation baroque.

Ce n'est pas la seule étrangeté de cette manifestation pour laquelle a été commandé au cinéaste Alain Fleischer, qui a connu son heure de gloire, un film sur «Les villes de Rubens». Pourquoi ces deux petites vues campagnardes à la fin, l'ensemble des paysages ayant été montré à la National Gallery de Londres il y a quelques années? Quel est finalement le rapport entre Rubens, auteur d'architectures éphémères pour des fêtes, avec l'urbaniste et sculpteur Le Bernin (1598-1680)? Et pour quelles raisons les explications données dans cette exposition voulue grand public restent-elles aussi minces et élitaires?

Assassiné par la critique, «L'Europe de Rubens» n'en constitue pas moins une exposition à voir. Le plaisir de l’œil l'emporte du début à la fin. Réalisé par le Studio Adrien Gardère, le décor y contribue. L'idée des immenses tables de bois à l'ancienne, qui permettent de poser des sculptures comme au XVIIe siècle, y est pour beaucoup. Et puis il y a, regroupées, des œuvres que l'on a de la peine à découvrir parfois séparément. Il serait sot de bouder un tel plaisir.

Pratique

«L'Europe de Rubens», Louvre de Lens, 99, rue Paul-Bert, jusqu'au 23 septembre. Tél.00333 21 18 62 62, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, Le parc est accessible de 7h à 21h jusqu'au 15 septembre, ensuite de 8h à 19h. Photo (Philippe Huquyen/AFP): Une visiteuse devant un tableau inspiré par le "Camée de Saint-Louis".

C'est assez long pour aujourd'hui. La suite demain. Prochaine chronique le mardi 27 août. C'est comment, au fait, le Louvre de Lens?

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