Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Le vrai risque chinois

Le déchiffrage d’une crise financière est un art périlleux. Ecoutez les analystes : vous entendrez tout et son contraire. Les effets sont si divers et contradictoires qu’on en vient à perdre de vue la cause principale, noyée dans un brouillard d’indices.

La panique boursière, dont nous ne sommes peut-être pas sortis, est partie de Chine. Pas de manipulations hasardeuses dans les corbeilles de Shanghai ou de Shenzhen. Pas même de bulles financière ou immobilière. Les bulles sont des symptômes. La raison première, c’est l’éveil volcanique du géant chinois assoupi, dans les conditions où il est advenu.

Un peu abstrait ? Alors, prenons une comparaison : l’épouvantable accident qui a ravagé une quartier de Tianjin au début du mois. Tianjin est, en quelque sorte, le port de Pékin. Développement, donc, explosif. Les cadres locaux, dans une surenchère intéressée, ont aligné les installations industrielles les plus sensibles et les barres d’immeubles sans débat et sans trop se soucier de sécurité. L’accident s’est produit, et les habitants, quand ils ne pleurent pas leurs morts, brandissent dans les rues les titres de propriété de leur logement volatilisé.

La Chine est au risque de Tianjin.

Dans les années 80, pour sortir de la stagnation maoïste, Deng Xiaoping a imposé, difficilement, ce modèle de capitalisme autoritaire sous lequel le pays vit désormais. Formidable réussite : des centaines de millions de Chinois sont sortis de la pauvreté, la République populaire est le nouveau poids lourd mondial.

Comment ça s’est fait ? Que les premiers qui le peuvent s’enrichissent, a dit Deng, le reste suivra ; mais on ne touchera pas à la toute puissance du parti. Les premiers qui le pouvaient, sans trop regarder aux moyens, furent justement les hommes et les femmes du parti, et parmi eux, ceux des meilleurs clans.

Mais pour créer de la richesse, il faut des bras. C’est l’origine du fantastique exode qui a eu lieu en vingt ans des campagnes vers les centres de production des provinces côtières. Une énorme masse prolétaire a été mise au service d’une toute nouvelle industrie d’exportation conquérante, nourrie d’investissements étrangers.

Cette phase d’accumulation s’achève. D’autres émergents ont imité la Chine. Le réservoir de travailleurs à bas prix s’épuise. Et de sa masse est sortie une classe moyenne, aujourd’hui le cœur battant du pays continent, qui a de nouvelles aspirations : elle attend le salaire de sa peine, un Etat qui garantisse sa sécurité dans la durée, celle de ses enfants, et une meilleure qualité de vie.

L’Etat ? C’est le parti, là où sont concentrés le pouvoir sans partage et la fortune. C’est un empire de corruption, et tous les Chinois le savent. Ils subissent cette domination, sans excessives protestations, tant qu’ils ont l’impression que leur sort s’améliore peu à peu. La grogne monte si la machine patine : si ceux d’en haut ne remplissent plus leur part du contrat tacite.

On en est là. La Chine est au péril de la stagnation, dans un face à face dangereux : un peuple et une caste.

Xi Jinping, le tout puissant président secrétaire général, sait tout cela. Et il est le fidèle héritier de Deng : il faut réformer pour libérer les énergies, et maintenir l’omnipotence du parti pour écarter tout risque d’anarchie et de démembrement.

Xi, en même temps, s’attaque à la corruption, dont chaque Chinois, il le sait, pense que c’est un cancer. Mais il le fait à sa manière : il lache les chiens contre les corrompus qui résistent à ses réformes, et protège les autres, qui sont tout autour de lui. Or cette résistance, au moment où le moteur de l’économie faiblit, n’est plus un mystère. La presse du parti en parle sous forme de mises en garde.

D’un autre côté, Xi envoie aussi ses polices, dans la rue ou sur internet,  pour faire taire tous ceux, hors du parti, avocats, intellectuels, réfractaires, qui n’admettent plus la persistance de cette dictature.

Comme toute nation, la Chine est un nœud de contradictions. Par temps calme, on peut feindre de les ignorer. Mais quand le vent se lève, quand l’usine chimique est trop proche des maisons, les craquements se font entendre fortement. Jusque dans les bourses.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."